L’Incroyable Hulk de Louis Leterrier
Les Plus:
On respire un peu après le sombre navet qu'avait réalisé Ang Lee !Les Moins:
Un film trop court pour creuser véritablement en profondeur la personnalité de Bruce Banner.
« Chat échaudé craint l’eau froide ». L’expression prend tout son sens après le Hulk d’Ang Lee, pourtant réalisateur doué – il est responsable entre autres de Tigre et Dragon en 2000, film destiné à un large public mais ponctué de scènes que les habitués du genre ne renieront certainement pas, de Raison et sentiments en 1996, mais surtout du Secret de Brokeback Mountain en 2006, film-événement et polémique, marqué plus que tout par un jeu d’acteurs somptueux – sorti sur nos écrans en 2003 : c’est tout un pan de fans de comic books qui seront alors déçus, trahis même, tant le film est à des années-lumière des thématiques abordées par les différentes séries sur le personnage créé en 1962 par Stan Lee et Jack Kirby.
Cerise sur le gâteau, le seule mention du nom de Louis Leterrier suffit à faire pâlir d’effroi tout cinéphile qui se respecte, à l’image d’un homme perdu dans le désert qui, levant les yeux au ciel, verrait tournoyer les vautours au-dessus de sa tête. Car Louis Leterrier, il faut bien le dire, c’est tout de même le frenchie qui a commis Le Transporteur et sa lamentable suite, et Danny the Dog. Du cinéma prédigéré et formaté qui satisfait probablement un certain public aux références limitées, mais qui s’oublie plus vite qu’il ne se regarde.
C’est donc avec une appréhension légitime que l’annonce de cet Incroyable Hulk a été reçue : si Ang Lee était passé aussi largement au-dessus de son sujet, comment Louis Leterrier pouvait-il faire mieux, dans un film dont l’unique raison d’être était justement le mécontentement des studios face aux critiques émises sur le premier film ? Car si officiellement, Universal et Marvel voulaient « combler les attentes des fans avec un nouveau film encore plus explosif » en se déclarant satisfait du succès du premier opus des aventures du géant vert, les chiffres sont éloquents : un budget de cent trente-sept millions de dollars selon les estimations, contre cent trente-deux millions de recettes aux États-Unis, le film se rembourse à peine sur le sol américain. Difficile donc de le considérer comme un franc succès, là où un film de cette ampleur et aussi attendu aurait dû facilement doubler, voire tripler son budget…
Pourtant, à la sortie de la projection de ce nouveau Hulk, on est bien forcé d’avouer que le film de Louis Leterrier dépasse en tout point celui d’Ang Lee, pour la bonne et simple raison que là où Ang Lee se concentrait sur un seul des aspects de son personnage, Leterrier embrasse pleinement la dualité et les multiples facettes de celui-ci. Seule ombre au tableau, le film, relativement court, ne lui laisse parfois pas le temps de peaufiner son étude psychologique, et, une fois n’est pas coutume, on en vient à regretter que le film ne bénéficie pas d’un quart d’heure supplémentaire. Louis Leterrier va toujours à l’essentiel (par exemple, la scène d’exposition, pendant laquelle Bruce Banner est irradié, ne dure que quelques minutes, et se retrouve incorporée au générique de début), ce qui est finalement un peu dommage.
Là ou Ang Lee décrivait un personnage geignard et veule, se plaignant sans cesse de sa condition sans jamais chercher à la dominer et encore moins à la combattre (ce qui est pourtant la base du personnage tel qu’exposé dans le comics), et préférait le faire céder à ses accès de bestialité afin de satisfaire le public en matière d’effets spéciaux (très maîtrisés, on ne peut pas lui enlever ça) et d’action, Louis Leterrier choisit plutôt d’imposer un personnage à l’apparence fragile (Edward Norton, contrairement à Eric Bana, n’a pas vraiment un physique d’athlète), mais cherchant par tous les moyens à lutter contre son alter ego destructeur, quitte à choisir l’exil comme remède temporaire. Autant d’éléments que l’on pouvait donc déjà trouver dans les vignettes de Jack Kirby, sous la plume de Stan Lee. Car Hulk a toujours été un personnage incompris et solitaire dans le comic book, quand bien même, après quelques temps, il parvenait à se contrôler.
Plus important encore, Louis Leterrier opte pour une mise en scène et un traitement sobre : ainsi, les expérimentations visuelles de type comic book d’Ang Lee (split screen, effets « vignettes de bande dessinée » et autres transitions au goût souvent plus que douteux) disparaissent purement et simplement du métrage de Louis Leterrier. De la même façon, Hulk n’affronte plus de caniches mutants et ne se permet pas de faire des bonds de trois kilomètres de haut, tel un cabri dopé aux anabolisants (ce qui fonctionnait dans le comics, mais était particulièrement ridicule sur grand écran). Le film se place donc dans un contexte plus « réaliste », relativement à son sujet, bien sûr. Les aptitudes extraordinaires du colosse de jade sont donc toujours présentes, mais soumises à un traitement beaucoup plus raisonnable. Le tout servi par une direction d’acteurs sans grand génie, mais sans artifice non plus. L’avantage d’avoir des acteurs de la trempe d’Edward Norton ou de William Hurt étant de s’assurer un certain niveau, même quand ils se contentent du minimum syndical (ou qu’ils y sont contraints, faute d’une véritable direction d’acteurs).
Aux effets spéciaux, on retrouve le superviseur Kurt Williams, déjà responsable des effets visuels du premier épisode des aventures des 4 Fantastiques de Tim Story ou encore de Scooby-Doo de Raja Gosnell, et qui produit ici – évolution des technologies en matière d’animation et de rendu des textures oblige – un colosse incroyablement défini, beaucoup mieux charpenté que son homologue de 2003. Le reste des effets visuels est à l’avenant, et le film est, du moins de ce point de vue, difficilement critiquable.
En ce qui concerne la musique, la tendance est à la surprise, puisque c’est le britannique Craig Armstrong, plus célèbre (et célébré) pour les musiques qu’il a composées pour l’australien Baz Luhrmann (Roméo + Juliette, Moulin Rouge) et ses arrangements pour le groupe Massive Attack, qui s’y colle. Là où on aurait plutôt attendu un Steve Jablonsky (Transformers, The Island) ou un Michael Giacchino (Les Indestructibles, Cloverfield), plus coutumiers de l’éloquence de ce genre de films, Craig Armstrong étonne par sa capacité insoupçonnée à livrer un score essentiellement symphonique (bien que ponctué d’instruments électroniques discrets), dynamique et sensible, à l’image du personnage : jamais envahissante, oscillant en permanence entre la douceur de nappes de cordes diablement orchestrées et modulées et la vivacité de percussions ethniques, la musique souligne à la perfection la dualité et la souffrance de son héros (ou devrait-on dire anti-héros ?).
Le constat, bien qu’extrêmement surprenant, est donc sans appel : malgré un scénario tenant sur un timbre-poste anorexique, et pour un budget à peine supérieur à celui de son prédécesseur (cent cinquante millions d’euros pour cette nouvelle version), Louis Leterrier livre un film franchement divertissant, grâce notamment à une véritable réflexion de sa part sur l’objet et la nature de son personnage. La fin, très ouverte – et doublée d’un amusant caméo – laisse présager une suite qui sera donc plus que bienvenue, cette fois-ci. De là à crier « cocorico »…


























































