Le Jour où la Terre s’arrêta de Scott Derrickson
Sortie le 10 décembre 2008
Autant le dire tout de suite, on sera débarrassé : cette nouvelle mouture du Jour où la Terre s’arrêta n’égale en rien le film original, réalisé en 1951 par Robert Wise. Véritable brûlot politique et classique incontournable du cinéma de science-fiction, conçu par l’un des réalisateurs les plus inspirés de son époque1 , Le Jour où la Terre s’arrêta est à ce jour un des premiers films anti-militaristes. Tourné au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que le monde a commis une des plus grandes abominations de l’Histoire en bombardant Hiroshima et Nagasaki2 coup sur coup et qu’une guerre froide s’installe depuis quelques années entre l’URSS à l’est et les États-Unis à l’ouest, le film de Robert Wise ose parler de paix et de démilitarisation.
Dans cette première version, l’extra-terrestre Klaatu débarque sur Terre à Washington où il demande à rencontrer les chefs d’État du monde afin de leur apporter un message de paix. Pris pour cible par les militaires qui voient en lui une menace, il est blessé. Il rencontrera Helen Benson, une fonctionnaire dont le mari a été tué lors de la Première Guerre mondiale, ainsi que son fils Bobby, grâce auquel il va entrer en contact avec le professeur Barnhardt, un mathématicien de renom. Klaatu finira par expliquer au scientifique que les peuples des autres planètes s’inquiètent du fait que l’Homme a développé l’arme nucléaire et que si les gouvernements du monde refusent d’entendre son message de paix, il sera tenu de détruire la Terre. Poursuivi par les autorités, Klaatu finira par être tué, puis sera ranimé par Gort, un robot géant, avant de finalement délivrer son message aux puissances mondiales et de quitter la planète.
Ne bénéficiant évidemment pas de la même débauche technique, le film original se démarque par son ambition thématique. Le personnage de Klaatu tout d’abord, écrit et décrit par le scénariste Edmund H. North comme un véritable messie inter-galactique : il vient de nulle part nous proposer le salut et son périple le conduit jusqu’à la mort, causée en partie par la trahison d’un de ses proches. Il sera lui aussi ressuscité d’entre les morts avant de s’envoler dans les cieux. Le personnage de Barnhardt ensuite, copie conforme d’Albert Einstein, clin d’œil doublement juste étant donné, d’une part, le propos anti-nucléaire du film et le lien évident entre la puissance atomique et le scientifique allemand3 et, d’autre part, son aversion pour la violence4 , tant envers les animaux5 qu’envers les Hommes6 .
Relecture moderne plutôt que remake offrant un véritable point de vue original, la cuvée 2008 du Jour où la Terre s’arrêta s’éloigne par conséquent des thématiques originelles et perd par la même occasion de sa force. Toutefois, le film n’est pas exempt de qualités, bien au contraire. Le réalisateur, Scott Derrickson, dont c’est le troisième long métrage cinéma, est un véritable admirateur du travail de Robert Wise – mais qui ne l’est pas ? – et tâche donc de coller au mieux à la version de 1951, tout en replaçant l’histoire du film dans un contexte plus actuel. Ainsi, la guerre froide et le conflit nucléaire cèdent la place à une inquiétude très contemporaine et très juste sur le sort que l’humanité toute entière réserve à son habitat : pollution, course à l’énergie, épuisement des ressources fossiles… La question environnementale est ici au centre du débat. Klaatu ne vient donc plus pour empêcher les Hommes de s’entre-tuer, mais bel et bien pour les empêcher de détruire la Terre. L’essentiel de sa mission tient dans un simple aphorisme : « Si la Terre meurt, vous mourez. Si vous mourez, la Terre survit. » C’est d’ailleurs là une des forces du film : la raison de la présence de Klaatu sur Terre n’est pas tant motivée par un message à délivrer à l’Humanité, position quelque peu naïve qui repose essentiellement sur la supposition que l’Homme est disposé à changer de comportement sur un simple avertissement, aussi menaçant soit-il.
Plutôt qu’un messie, un Christ venu offrir la rédemption, Klaatu pourrait être comparé à un Noé, un Deucalion des temps modernes, chargé de sauver ceux qui méritent de survivre et de repeupler la Terre une fois celle-ci débarrassée de ses parasites. Le film s’ouvre donc sur le constat pessimiste, mais tristement réaliste, selon lequel la planète qui nous porte est en grave danger, et ce à cause de nous. Il n’est donc plus question de message nous exhortant à la paix, Klaatu est un messager de mort ne laissant guère d’autre option à l’Humanité. La seule chose qui pourrait la sauver ? Convaincre Klaatu, chargé d’estimer si l’Homme mérite de survivre, que l’Homme est capable de changer pour le meilleur, que l’espoir subsiste. De là à établir un parallèle, là encore contemporain, avec certains inspecteurs des Nations Unies chargés de trouver des armes de destruction massive…
Scott Derrickson articule donc son argumentation autour de la cause environnementaliste et réadapte pour cela, épaulé par son scénariste David Scarpa, l’histoire originale d’Edmund H. North : Helen Benson n’y est plus une employée gouvernementale, mais une exobiologiste convaincue de l’existence d’une vie extra-terrestre (voire extra-solaire), et qui va être recrutée bon gré mal gré par le gouvernement pour étudier Klaatu. Le personnage est donc directement concerné par l’avenir de la Terre, contrairement au personnage original. Le professeur Barnhardt perd quant à lui en importance dans cette nouvelle version, puisqu’il n’intervient qu’un court moment, surtout afin de redonner confiance en elle-même à Helen. Du côté des similitudes, on retrouve le robot Gort et la célèbre phrase « Klaatu barada nikto ». De la même façon, Helen Benson est une veuve de guerre, bien que son mari n’ait été qu’un scientifique chargé d’accompagner une expédition militaire, et pas un militaire à proprement parler. Elle s’occupe ainsi de Jacob, qui n’est pas son fils, mais pour qui elle entretient un amour profond malgré des rapports conflictuels, qui vont pourtant servir de base à Klaatu pour comprendre ce qu’est véritablement l’Humanité.
Cette relecture du Jour où la Terre s’arrêta est donc plutôt intelligente et bien menée. Le scénario n’évite toutefois pas certains écueils, et certains points sont clairement superflus ou destinés à tirer une larmichette aux spectateurs les plus sensibles. De même, certains raccourcis sont parfois un peu faciles, et on aura par exemple du mal à comprendre ce qui pourrait faire changer d’avis un Klaatu bien décidé à éradiquer toute vie humaine de la surface de la planète et, surtout, peu enclin au débat. Non pas que les raisons exposées soient mauvaises, mais le changement se décide quasiment d’une minute sur l’autre, au détour d’un événement qui n’est finalement que peu représentatif ce que qu’est véritablement l’Humanité. Maintenant, à la décharge du scénariste, il est très difficile de trouver une véritable raison pour justifier la présence de l’Homme sur Terre et son droit à la survie sans verser dans le cliché absurde d’avoir été trop souvent cité (en vrac : l’Art, l’amour…). Car paradoxalement, c’est dans le conflit opposant Helen à son fils adoptif que Klaatu trouvera un espoir pour l’Homme : de la même façon qu’Helen et Jacob, traversant une crise difficile, vont trouver une solution pour s’en sortir, l’Humanité parviendrait-elle à changer ses habitudes, son mode de vie, si elle se rendait compte qu’elle est au bord de la destruction ? C’est en tous cas ce que croit Helen, et ce dont elle réussit à convaincre Klaatu.
Fort d’une thématique grave et actuelle, Le Jour où la Terre s’arrêta possède finalement les défauts de ses qualités. À l’instar d’un film comme Le Jour d’après de Roland Emmerich, autre film récent traitant de problèmes environnementaux liés à l’activité humaine, Le Jour où la Terre s’arrêta se conclut sur une note pleine d’espoir et d’optimisme. Il échoue donc en cela à poser une véritable problématique au spectateur, qui sortira certainement de la salle en se disant que ça n’est « qu’un film » et que, intelligents comme nous sommes, nous trouverons bien une solution, là où la situation présente recquiert de véritables actions, tant individuelles que collectives. L’heure est grave, nous le savons tous, et l’on peut décemment craindre qu’un tel film n’ait en définitive qu’un effet pervers sur le spectateur, qui en sortira plus rassuré sur son avenir que véritablement effrayé ou concerné.
Ceci étant dit, on ne peut aussi que saluer une intention qui reste malgré tout rare et donc précieuse, surtout dans le cinéma dit « de divertissement ». Une telle initiative, bien que quelque peu maladroite dans son dénouement, reste la preuve que les mentalités évoluent et que la prise de conscience se fait de plus en plus présente, même s’il ne s’agit encore peut être que d’un effet de mode. Dans tous les cas, présenter un film qui serait à la fois destiné au grand public et qui offrirait une réflexion strictement pessimiste soulèverait à n’en pas douter plusieurs problèmes : tout d’abord, le risque de tomber dans le didactique : de tels sujets appelant à une certaine démonstration afin d’être clairs. Ce qu’un film documentaire comme Une Vérité qui dérange de Davis Guggenheim peut se permettre ne serait pas toléré dans un long métrage de fiction. D’autre part, un film qui se voudrait dérangeant ne pourrait pas être à la fois « grand public ». Il conviendrait alors de sacrifier une portion plus ou moins large du public au bénéfice d’idées, certes importantes, mais qui gagneraient à être perçues par le plus grand nombre. Enfin, le spectateur a-t-il simplement envie de voir un tel film ? La question demeure entière, et on peut de ce fait affirmer que des films tels que Le Jour d’après ou Le Jour où la Terre s’arrêta font une bonne passerelle entre le documentaire nécessaire, mais parfois indigeste, et le divertissement pur et dur.
Techniquement parlant, rien à redire : l’image de David Tattersall est tout ce qu’il y a de plus correcte, bien que sans grande surprise pour un film traitant d’un tel sujet. On tend donc vers des tons plutôt généralement bleutés ou verdâtres, notamment lors des scènes de destruction finales, ou le glauque est de rigueur. La photographie est donc diégétique, à la limite de l’expressionnisme, évolutive en fonction des circonstances du film. A l’image de ce qui se fait généralement en musique de film, finalement, qui sert à mettre l’emphase sur des moments importants. A ce jeu, le compositeur Tyler Bates est particulièrement habile et la partition qu’il signe pour Le Jour où la Terre s’arrêta est une fois de plus très réussie, en proposant des thèmes forts qui n’empiètent pas pour autant sur le film en lui même.
Pour assurer les effets spéciaux du film, la production à confié le projet à la « bande à Peter Jackson », les techniciens de WETA7 , sous la supervision de Jeffrey A. Okun, déjà responsable des effets sur Blood Diamond ou Le Dernier Samouraï d’Edward Zwick. Un soin tout particulier a été apporté afin de définir l’apparence de Klaatu, de Gort et du vaisseau spatial qui les transporte en se basant sur une réflexion plutôt juste sur la nature des extra-terrestres, souvent représentés comme de petits hommes verts ou gris à la tête énorme. On échappe donc ici au cliché du genre, et l’apparence humanoïde de Klaatu tient dans une justification plutôt simple et bien pensée.
Du point de vue des acteurs, on prendra un plaisir mitigé à retrouver la très belle Jennifer Connelly, dans un rôle qui n’est malheureusement pas à la hauteur de son talent. Sans pour autant avoir à rougir de honte, le personnage d’Helen Benson manque un peu de relief et semble naviguer dans le film sans tellement se poser de questions. Il en va de même pour Keanu Reeves, dont l’expression monolithique tout droit héritée de son personnage de Neo dans la trilogie Matrix des frères Wachowski dessert finalement son personnage. On regrettera qu’il n’ait pas insufflé plus de vie dans Klaatu, plus spécialement vers la fin du métrage. C’est par contre avec un immense plaisir qu’on retrouvera aussi la géniale Kathy Bates, qu’on voit décidément trop peu au cinéma8 .
Pari réussi pour Scott Derrickson, qui parvient à déplacer le contexte global du film de Robert Wise pour l’adapter à nos problèmes présents. Plus que l’adaptation d’un film, il s’agit de l’adaptation d’idées et, en cela, le jeune réalisateur tire son épingle du jeu avec brio, en ne tombant pas dans le piège du remake dénué de substance. Offrant un équilibre assez juste entre différences et similitudes dans son scénario, la mouture 2008 conserve judicieusement la moelle épinière du film de 1951 tout en offrant un bien agréable spectacle. Et puis il faut bien l’avouer, un film avec Jennifer Connelly ne peut pas être complètement désagréable à regarder !
On saluera aussi l’effort de l’ensemble de la production afin de réduire autant que possible l’impact environnemental du tournage : les matériaux utilisés pour la construction des décors étaient issus du recyclage ou de forêts contrôlées et certifiées, les véhicules étaient principalement de type hybride, les costumes ont été offerts après la production à des associations à vocation caritative… Un effort qui devrait être plus courant dans une industrie grosse consommatrice d’énergie.
A noter enfin que le film sera disponible en IMAX dans les salles équipées dès le 12 décembre. Le Gaumont Disney Village, seule salle IMAX française bénéficiant de la technologie DMR, diffusera le film en exclusivité dès le 10 décembre 2008.
Le Jour où la Terre s’arrêta (The Day The Earth Stood Still) de Scott Derickson | Scénario de David Scarpa tiré du film The Day The Earth Stood Still de Robert Wise | Photographie de David Tattersall | Musique de Tyler Bates | Avec Keanu Reeves, Jennifer Connelly, Jaden Smith, Kathy Bates et John Cleese | Etats-Unis | Science Fiction | 2008 | 102 min. | Distribué par 20th Century Fox France | Crédit Photographique : 20th Century Fox France
- Robert Wise est le génial responsable d’autres chefs-d’œuvre tels que Je veux vivre ! (I Want To Live !) en 1958, ou de La Maison du diable (The Haunting) en 1963. Il a aussi co-dirigé la célèbre comédie musicale West Side Story en 1961 pour laquelle il obtient les Oscars du meilleur film et du meilleur réalisateur. [↩]
- Respectivement les 6 et 9 août 1945 à l’initiative des États-Unis, après que les dirigeants japonais ont décidé d’ignorer l’ultimatum de Potsdam. [↩]
- En plus de ses remarquables travaux scientifiques sur la relativité restreinte en 1905 (qui donnera naissance à la fameuse équation « E=mc² »), puis sur la relativité générale dix années plus tard, ou encore sur le principe d’équivalence, Einstein est considéré être à l’origine du tristement célèbre « Projet Manhattan » après avoir adressé une lettre au Président Roosevelt en 1939. Bien qu’il n’ait pas participé personnellement au développement de l’arme atomique et qu’il ait adressé une nouvelle lettre au Président en 1945, il portera tout le restant de sa vie le poids de la culpabilité et du remords, et déclarera peu avant sa mort, à propos de son premier courrier : « J’ai fait une grande erreur dans ma vie, quand j’ai signé cette lettre. » [↩]
- À ce titre, je recommande la lecture d’un court échange épistolaire entre Einstein et Freud, paru sous le titre « Pourquoi la guerre ? » aux éditions L’Herne. [↩]
- Einstein était un végétarien forcené. [↩]
- Pacifisme qui donnera lieu à l’un de ses plus beaux apophtegmes : « Ceux qui aiment marcher en rangs sur une musique : ce ne peut être que par erreur qu’ils ont reçu un cerveau, une moelle épinière leur suffirait amplement. » [↩]
- Weta est un studio de post-production créé par Peter Jackson, en Nouvelle-Zélande, pour les besoins de ses films, et qui a gagné en popularité et en taille pour les besoins – colossaux – de sa trilogie adaptée du Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien. La société se divise en deux sections : Weta Workshop, qui s’occupe principalement de tous les effets spéciaux de plateau tels qu’animatroniques, prothèses, maquettes…, et Weta Digital, qui s’occupe de la conception d’effets spéciaux générés par ordinateur. [↩]
- Son dernier rôle « important » remontant à la magnifique série créée par Alan Ball et produite par HBO Six Feet Under, où elle incarne dès la troisième saison et le temps d’une dizaine d’épisodes le personnage de Bettina et pour laquelle elle réalise quelques épisodes. [↩]












































