La Vague de Dennis Gansel
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Sortie le 4 mars 2009
Il y a un peu plus d’une soixantaine d’années et jusqu’à la fin de la Nouvelle Vague menée par les Godard et autres Truffaut, le cinéma français était largement apprécié, considéré comme beaucoup comme l’élite de la production mondiale. Il est donc d’autant plus triste de faire le constat inverse aujourd’hui, alors que l’essentiel de la production française, plus pauvre d’année en année, s’embourbe dans la fange des formats imposés par les diktats de la télévision pour ne plus livrer qu’un agglomérat indigeste de comédies insipides et de drames « auteurisants » qui se contentent de parodier un cinéma défunt. Il est par contre heureux de voir que si la France est maintenant le parent pauvre du cinéma européen (pour ne pas dire mondial), d’autres pays autrefois oubliés se relèvent avec force. L’Espagne par exemple, depuis maintenant quelques années, avec toute une génération de jeunes réalisateurs1 qui explorent des thématiques profondes et livrent des films riches de sens. Aujourd’hui, à la surprise générale, c’est l’Allemagne qui renaît de ses cendres, et ce bien avant le décès de feu Horst Tappert2.
Le coup de pied au fond de l’eau a probablement été donné en 1998 avec Cours Lola, Cours de Tom Tykwer, bientôt suivi par L’Expérience (Das Experiment) de Oliver Hirschbiegel en 2001, film traumatisant de justesse sorti de façon plutôt confidentielle mais marquant définitivement le retour d’un vrai cinéma allemand. Loin de s’arrêter là, le cinéma outre-rhin s’est depuis étoffé de véritables bijoux pour certains, tels que Goodbye Lenin ! de Wolfgang Becker en 2002, La Chute, toujours de Hirschbiegel en 2005, Sophie Scholl les derniers jours de Marc Rothemund la même année, La Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck en 2007 ou, récemment, La Bande à Baader de Uli Edel.
C’est un jeune réalisateur, Dennis Gansel, qui nous lance en pleine figure un nouveau grand film avec La Vague, inspiré d’un fait réel, mis en mots par Todd Strasser d’après l’expérience menée par Ron Jones en 1967 sur ses élèves du lycée Cubberley à Palo Alto en Californie. Incapable de répondre à une question, certes épineuse, posée par un de ses élèves3, le professeur décide sur un coup de tête de mener une petit expérience lors de laquelle il installerait un régime disciplinaire au sein de la classe en restreignant au maximum les libertés de ses élèves afin de faire de la masse une unité, un seul corps. Le mouvement est appelé « La troisième vague » et, à la grande surprise du professeur, la classe réagit très bien à la contrainte. L’expérience prend rapidement de l’ampleur et franchit très vite les « frontières » de la classe pour s’étendre sur toute l’école… Espionnages, ostracisation, punitions deviennent monnaie courante, et ce, au bout d’à peine quelques jours. Un véritable régime totalitaire était né.
Le point de départ du film de Dennis Gansel est quelque peu similaire, bien que beaucoup plus actuel, car adapté à la jeunesse allemande. C’est d’ailleurs une des premières forces de ce film : Gansel met un point d’honneur à ne pas faire un film historique et démontre, en déplaçant le propos du film des années 60 américaines, un lieu et une période où les libertés individuelles se trouvaient confrontées au devoir « patriotique » des jeunes étatsuniens4 et où s’enracinait dans les consciences la conviction de l’inutilité d’un tel conflit, à l’Allemagne d’aujourd’hui, que le sujet du totalitarisme est un sujet à la portée universelle et atemporelle.
Le réalisateur prend donc comme base de travail la jeunesse allemande, désabusée, et le rejet qu’elle fait du sentiment de culpabilité qu’on lui force à porter depuis la Seconde Guerre mondiale. Ici, il nous raconte l’histoire d’un professeur, confronté à une classe lors d’un atelier ayant pour thème l’autocratie. Fatigué que l’on évoque encore une fois le régime hitlérien, un élève lui fait part de sa lassitude et son sentiment de dégoût, à force de s’entendre répéter à quel point ses ancêtres étaient des monstres. Selon lui, la leçon est apprise et de telles atrocités ne pourraient plus de reproduire dans l’Allemagne du vingtième siècle. Le professeur va donc les soumettre à une expérience similaire à celle de Ron Jones, qui, malgré un contexte social différent, connaîtra le même « succès », et leur prouver par a + b qu’un gouvernement autocratique peut s’installer à n’importe quel moment, dès lors que les gouvernants savent s’y prendre.
Car la question n’est pas tant le contexte social – qui joue effectivement en faveur de telles idées, la frustration aidant à n’en pas douter à influencer les masses – que la capacité de l’orateur à imposer son point de vue. Dans une France plutôt stable économiquement et socialement, le Front National n’a-t-il pas réussi à briguer plus de seize pour cent des votes lors des élections de 2002 ? Les exemples sont variés et nombreux, et tendent tous à montrer que le comportement des individus en situation de groupe est un phénomène troublant, qui échappe en partie à l’analyse scientifique.
On peut par exemple mentionner la fameuse expérience menée entre 1960 et 1963 à Yale par le psychologue Stanley Milgram, portant sur la faculté des individus à se soumettre à des injonctions contraires à leur morale ou leur éthique quand ils sont dirigés par une autorité qu’ils estiment légitime. Les résultats sont plus qu’éloquents, en même temps que proprement effarants5. Il en va de même dans ce film. La mise en scène et la direction d’acteurs de Dennis Gansel sont telles qu’on se laisse happer sans mal par cette histoire sordide mais incroyablement juste. Les personnages, très bien définis et interprétés par l’ensemble du casting, participent à créer une homogénéité au scénario telle que l’on ne peut qu’y croire. Mention spéciale à Jürgen Vogel, redoutable de précision et de justesse, qui campe un professeur/leader des plus convaincants.
Côté technique, on notera la très belle, bien que (volontairement) maussade, lumière de Torsten Breuer. Le chef opérateur, qui n’en est pas à son premier coup d’essai, parvient à installer une ambiance mélancolique, triste, en même temps que fascinante. Sa lumière, très expressive (sans être expressionniste malgré une origine géographique commune), fait partie intégrante de l’histoire et renforce le sentiment de rigidité du propos.
Elle sert un film mis en scène avec brio par un réalisateur qui n’a que trente six ans et qu’on a envie de suivre dans les années qui viennent. Car avec un talent pareil, on peut que lui souhaiter de faire longue route, bon vent, et lui dire qu’on attend la suite avec impatience !
La Vague (Die Welle) de Dennis Gansel | Scénario de Dennis Gansel et Peter Thorwarth d’après l’oeuvre de Todd Strasser | Photographie de Torsten Breuer | Musique de Heiko Maile | Avec Jürgen Vogel, Frederick Lau, Max Riemelt, Jennifer Ulrich, Christiane Paul, Jacob Matschenz, Max Mauff, Elyas M’Barek, Cristina Do Rego | Allemagne | 2008 | 108 min. | Drame | Distribué par Bac Films | Crédit photographique : BAC Films
- En vrac : Jaume Balagueró, Paco Plaza, Alejandro Amenábar, Alex De La Iglesia, Juan Antonio Bayona ou encore Juan Carlos Fresnadillo… [↩]
- Le placide acteur « interprétant » le rôle éponyme dans la série pour troisième âge Inspecteur Derrick. [↩]
- « Comment le peuple allemand pouvait-il ignorer le génocide des juifs ? Comment les citadins, les cheminots, les enseignants, le corps médical, comment tout ce monde-là a-t-il pu revendiquer ne rien savoir sur les camps de concentration ? Comment des gens qui étaient les voisins, et peut-être les amis des citoyens juifs, ont-ils pu prétendre qu’ils n’avaient rien vu ? » [↩]
- Rappelons qu’en 1967, les États-Unis lançaient leurs troupes à l’assaut de Saïgon, avec le succès que l’on connaît… [↩]
- Lors des premières expériences menées par Stanley Milgram, 62,5% (25 sur 40) des sujets menèrent l’expérience à terme en infligeant à trois reprises les électrochocs de 450 volts. Tous les participants acceptèrent le principe annoncé et, éventuellement après encouragement, atteignirent les 135 volts. La moyenne des chocs maximaux (niveaux auxquels s’arrêtèrent les sujets) fut de 360 volts. Toutefois, chaque participant s’était à un moment ou à un autre interrompu pour questionner le professeur. Beaucoup présentaient des signes patents de nervosité extrême et de réticence lors des derniers stades (protestations verbales, rires nerveux, etc.). Milgram a qualifié à l’époque ces résultats « d’inattendus et inquiétants ». Des enquêtes préalables menées auprès de médecins-psychiatres avaient établi une prévision d’un taux de sujets envoyant 450 volts de l’ordre de 1 pour 1000. Source : Wikipedia. [↩]









































