Le Coup de l’escalier de Robert Wise

Reprise au cinéma le 25 janvier 2012

Robert Wise est un réalisateur dont la carrière est riche de chefs-d’œuvre et de films majeurs, qui ont autant marqué l’époque qu’influencé un grand nombre de réalisateurs. En effet, il est l’auteur de films tels que Nous avons gagné ce soir (The Set-Up), West Side Story, La Maison du diable (The Haunting) ou encore La Mélodie du bonheur (The Sound of Music). Il semble d’ailleurs que l’on redécouvre son œuvre, comme en témoigne le remake du Jour où la terre s’arrêta de Scott Derrickson ou la ressortie de certaines de ses œuvres, comme La Canonnière du Yang-Tsé en 2007. Ainsi Wild Side, avec sa collection Les Introuvables, dépoussière Le Coup de l’escalier, sorti en 1959, un des derniers films noirs de l’époque classique avec Harry Belafonte, Robert Ryan et Shelley Winters dans les rôles principaux.


Un ancien policier, Dave Burke (Ed Begley), déchu de ses fonctions, monte une attaque de banque tant par esprit de vengeance que pour l’appât du gain. Ayant préparé tous les détails, il recrute deux complices. Earl Slater (Robert Ryan), tout d’abord, un vétéran de la guerre, qui a passé son temps à fuir les responsabilités et qui a bien du mal à joindre les deux bouts, s’il n’avait pas l’aide financière de son amie, Lorry (Shelley Winters). Le deuxième est Johnny Ingram (Harry Belafonte), joueur invétéré, criblé de dettes et musicien dans un club la nuit. Comme Burke a tout prévu, tout semble marcher, sauf avec ses associés. En effet, Slater ne supporte pas Ingram à cause la couleur de sa peau.

Le Coup de l’escalier – Extrait – La scène du Club – 1959

Sous couvert d’un film policier noir, très noir, Robert Wise traite avec Le Coup de l’escalier de racisme. Il n’est en effet pas très intéressé par le braquage en lui-même, qui lui sert surtout de toile de fond mais plutôt par la vie de ces deux hommes que tout oppose. Si Johnny Ingram est bel homme, charmeur et brûle la chandelle par les deux bouts, Earl Slater est renfermé sur lui-même, a peur de la vie et paraît lâche. Cette opposition est le fil conducteur du film, même si les deux personnages, forcément antagonistes, n’ont pourtant que peu de scènes ensemble. Wise donne énormément d’humanité à ses personnages, notamment à celui qu’interprète Robert Ryan, avec lequel il avait tourné Nous avons gagné ce soir. Le réalisateur le filme avec beaucoup de nuance, comme la scène d’introduction où on voit Slater réprimander gentiment une petite fille noire. Mais ce racisme nuancé explose avec Ingram. Ainsi, Slater admet qu’Ingram soit là, mais il n’est pas question qu’il prenne de décisions et encore moins qu’il soit à l’origine de la réussite du projet.

De son côté Ingram est l’incarnation du citadin moderne, qui a des problèmes d’argent et des soucis avec son ex-femme et sa fille, qu’il ne voit que rarement. Séducteur et charismatique, il arrive souvent pourtant à ses fins, n’hésitant pas à forcer les choses. Jusqu’au jour où, acculé, il doit absolument trouver de quoi rembourser ses dettes.

Dans Le Coup de l’escalier, les personnages féminins, suivant la tradition du film noir, sont relégués au second plan, comme dans le cinéma de Melville ou de Johnnie To par exemple. Mais ils n’en sont pas moins essentiels. Ainsi les scènes avec Shelley Winters et Robert Ryan sont d’une certaine justesse et d’un ton surprenant pour l’époque. Elles sont tour à tour dures, pertinentes et émouvantes. De la même manière, celles avec Harry Belafonte et son ex-femme ou sa petite amie du moment joue sur des thèmes encore actuels.

Ce qui peut surprendre, avec ce film, c’est la mise en situation de l’attente et cette impression de lenteur jusqu’au moment final. Robert Wise donne beaucoup d’importance aux temps morts des trois voleurs avant le braquage. Le réalisateur semble adorer ces moments puisqu’ils semblent comme allongés par rapport aux autres situations du film. En effet, les trois protagonistes doivent passer le temps avant la tombée de la nuit pour réaliser leur braquage. Ils sont donc filmés à tour de rôle dans cette situation d’attente. A ce propos, Jean-Pierre Melville, grand amateur de films noirs et très influencé par le cinéma de Robert Wise de son propre aveu et plus particulièrement par ce film, s’inspirera de ce passage dans Le Deuxième souffle.

Le Coup de l’escalier se situe également dans la tradition des films de hold-up. C’est Harry Belafonte qui lui apporte le projet. Ce dernier a d’ailleurs tourné, deux ans plus tôt, Le Monde, la chair et le diable (The World, the Flesh and the Devil) qui est déjà un film contre le racisme. Il souhaite donc poursuivre dans cette voie-là. Cependant, Robert Wise est gêné par la fin du roman de William P. McGivern : dans l’ouvrage, le hold-up va réussir, Ingram est blessé et Slater va l’aider, le cacher et l’aider à s’échapper et se faire tuer. Il propose à Belafonte, également producteur du film, de la refaire, ce que ce dernier accepte. Celle-ci est donc originale.

Au niveau de la technique, avec Le Coup de l’escalier, Robert Wise adopte et met en avant le style coup de poing. De cette manière, si dans les années cinquante, l’écriture d’un film était très codifiée et les passages d’une séquence à l’autre matérialisés par un fondu enchaîné, ce sont ici des plans cut qui vont émailler le film, donnant ainsi un impression brute. cette impression est d’ailleurs renforcée par la bande sonore signée John Lewis. Elle est très jazz, avec en tout vingt-deux musiciens et donne également une touche particulière à l’œuvre, temporisant ou accélérant le rythme, comme ce style de musique sait bien le faire.

Le Coup de l’escalier, sans être un film majeur, est intéressant parce qu’il rend compte, sur le fond, d’une certaine réalité aux États-Unis à cette époque, avec ce racisme quotidien et bien marqué. Sur la forme, il est intéressant de voir tout le travail de mise en scène du réalisateur. Si la fin du film ne présente pas de surprise, puisqu’elle est peut-être trop soulignée, elle est néanmoins teintée d’une certaine ironie salutaire. Un vrai classique, en somme. Il est d’ailleurs considéré comme le dernier des films noirs classiques.

Le Coup de l’escalier (Odds Against Tomorrow) de Robert Wise | Scénario d’Abraham Polonsky et Nelson Gidding d’après l’œuvre de William P. McGivern | Photographie de Joseph C. Brun | Musique de John Lewis | Avec Harry Belafonte (Johnny Ingram), Robert Ryan (Earl Slater), Shelley Winters (Lorry), Ed Begley (Dave Burke), Gloria Grahame (Helen) | États-Unis | 1959 | 96 min. | Édité par WildSide