Frédéric Polizine, l’interview
Nous ouvrons la catégorie entretiens avec Frédéric Polizine, qui a gentiment accepté de répondre à nos questions. Réalisateur d’un court métrage remarqué, Oeil pour oeil, en 2007,  il est aussi connu aussi pour être le webmaster du site consacré à Gaspar Noé, Le Temps Détruit Tout. C’est l’occasion ici d’évoquer le travail d’un jeune réalisateur dans un court-métrage ambitieux, d’évoquer cette passion du cinéma et d’en apprendre peut-être un peu plus sur la préparation et la réalisation d’un court-métrage.
CDDJ : J’ai vu que tu avais fait un bon court métrage, en l’occurrence Å’il pour Å“il. Il y a un sacré boulot. C’était ton premier ?
Fréderic Polizine : En fait, non mais c’est le premier fait dans un cadre « semi-pro ». Je dirais que j’ai commencé à faire des petits films tout seul vers l’adolescence avec une caméra super 8. Uniquement des « expériences » mais rien de vraiment narratif. Après je suis passé à la vidéo. Je faisais avec les moyens du bord et toujours inspiré par les films que je voyais. Je me souviens avoir une fois fabriqué une sorte de stabilisateur avec une longue perche au bout de laquelle la caméra était attachée à une vieille raquette de tennis en plastique rose ! Et je courais avec dans mon jardin et je filmais – tout essoufflé - et je visionnais ensuite les images pour voir ce que je pourrais en tirer. Généralement, des plans-séquences au cours desquels je me débrouillais pour faire passer la caméra par les fenêtres ou le long d’un arbre. Je me souviens aussi d’un autre court où je « jouais » plusieurs rôles, sonorisé avec la BO d’un des mes films culte, Maniac. Ou encore Indigeste, soi-disant un épisode de Strip-Tease qui tournait mal1 Donc, en réalité, Å’il pour Å“il est né à la suite d’un autre court vidéo, fait en une après-midi avec quelques potes, qui s’intitulait Fuck/Off. Un truc de vengeance, encore plus basique, avec un flic qui se faisait passer pour un client auprès du dealer qui avait descendu son pote, tourné à l’arrache, avec – bien entendu – zéro moyen et zéro scénar, improvisé.
Trailer of Oeil pour Oeil from FP on Vimeo.
Oeil pour Oeil’s trailer par overlookfilms
Je me souviens avoir une fois fabriqué une sorte de stabilisateur avec une longue perche au bout de laquelle la caméra était attachée à une vieille raquette de tennis en plastique rose !
On peut le trouver quelque part sur la toile ?
Hé bien, je ne crois pas l’avoir encore mis mais je peux le mettre sur Vimeo en bonus d’Å’il pour Å“il. J’essaierai de faire ça mais, bon, ce n’est pas très flatteur. Mais très agréable à tourner et monter. on s’était bien marré, en fait. Rien à voir avec Å’il pour Å“il qui a été 100 fois plus complexe à mettre en place. Et puis, Fuck/Off, c’était un jeu de mot sur le Face/Off de Woo.
Tu es un fan de Woo aussi ? (je sais que Kubrick, ce n’est pas la peine de demander)
Fan est un bien grand mot… en fait, c’est à la période de la fac que je l’ai vraiment découvert, comme Tsui Hark et Wong Kar-wai. J’ai beaucoup aimé sa grande période, du Syndicat du crime à The Killer et toutes ses Å“uvres cultes y compris Volte-face. Après, l’intégralité de son Å“uvre ne me passionne pas autant qu’un Kitano, par exemple, pour rester en Asie.
Tu as fait quelles études ?
Littéraires. J’ai découvert les arts plastiques au lycée puis j’ai continué sur cette voie à la fac et finalement, je me suis tourné vers le cinéma qui était une passion plus grande que les arts. Mais aussi une voie complexe dans laquelle je n’ai pas percé, parce que je n’ai pas fait les efforts et les compromis nécessaires pour continuer.
Tu parles de compromis…
En fait, c’est une voie avec des échelons à gravir, des compromis à faire etc… et je n’étais pas prêt à faire tout ça. Pour moi, le cinéma, dans ma tête, ça n’était pas participer à une industrie ou une économie mais avoir la liberté de filmer ce que je voulais quand je voulais et basta. M’exprimer. Gravir les échelons ne me tentait pas et je n’en aurais peut-être pas été capable et puis bosser dans ce milieu pour d’autres personnes dans des postes que je n’aurai pas choisi ne me tentait vraiment pas. J’ai été mal habitué avec Kubrick qui faisait tout. Mais lui, il brillait dans tout.
Quand t’es à la fac, tu bouffes du ciné et tout le monde se voit bosser dans le milieu, en commençant par servir le café puis faire ceci ou cela. Puis vient le temps des gars qui essayent tant bien que mal de faire leurs heures et patati et patata… et t’as l’impression d’être dans un système qui ne s’éloigne pas des autres… et moi, ça commençait à me refroidir tout ça même si j’admirais sincèrement la poignée de gars qui avait un poil percé avec des courts amateurs bien torchés. Et aujourd’hui, je donne des cours d’informatique !
Dans quel cadre ? Fac, école, boite privée ?
Je travaille dans une association qui s’occupe des séniors et des enfants (centre aéré etc) et j’ai mon propre espace dans lequel je gère un petit parc de pc afin de donner des cours à un public adulte et généralement des retraités. En autodidacte total puisque je n’ai jamais suivi de formation.
C’est un joli détour en effet.
D’ailleurs, j’ai une petite anecdote. Quand je suis arrivé dans cette association, j’étais censé être polyvalent et savoir enseigner le moindre logiciel. Or, en réalité, il y avait certains programmes que je ne connaissais pas. L’exemple le plus évident est Excel : pour moi, tu faisais des tableaux bateau avec et c’est tout. Je ne savais pas qu’on pouvait y insérer des formules etc… Forcément, autodidacte, c’est aussi ça : apprendre tous les jours. Lors de mes premiers jours, je peux dire que certains élèves que j’allais recevoir en savait plus que moi sur certains sujets !
Et le premier jour, justement, une de mes nouvelles collègues m’appelle pour un souci… sur Excel ! Premier stress !
J’ai géré ça assez habilement et grâce à internet, j’ai réussi à intervenir assez rapidement sur un problème touchant un logiciel que je ne maîtrisais pas et pire, que je ne connaissais pas. Heureusement, j’assimile assez vite ces sujets-là et ça me permet de rebondir rapidement quand on me pose des questions sur des sujets à propos desquels je ne savais rien 5 minutes avant…
Après, ça ne fonctionne pas à tous les coups et ces derniers temps, je commence à ressentir le poids de mes lacunes.
Oui, surtout quand les problèmes rencontrés deviennent complexes. Excel, j’indique que je sais l’utiliser dans mon cv mais c’est loin d’être le cas aussi.
Mais, attention : mon but n’est pas de gruger les gens qui viennent me voir ; mon but est d’assimiler le plus rapidement possible des notions sur des sujets que je ne maîtrise pas afin de les digérer et de les enseigner. Ce qui devient rapidement complexe quand le sujet te dépasse réellement. Je suis par exemple incapable d’enseigner la programmation même si je comprends globalement le principe.
Pour revenir à Œil pour Å“il, il t’a fallu combien de temps pour le préparer ?
On va dire un an. Ça comprend l’écriture, la réflexion sur comment mettre tout ça en image, le choix des comédiens, les lieux de tournage, etc, etc…
Je crois que c’est à peu près ça, mais ma mémoire me trahit parfois. En fait, ça a commencé avec l’idée suivante : faire un court-métrage en plan séquence inspiré de Fuck/Off donc, un flic qui part se venger d’un parrain du la drogue qui a assassiné son pote lors d’une descente. Le désir de plan séquence découlait donc de la vision marquante d’irréversible.
C’est un scénario à plusieurs mains : j’avais la trame principale, des idées bien précises et deux potes de fac avec qui on avait déjà tourné des court-métrages ont mis la main à la pâte. Grâce au site sur Gaspar Noé, j’ai réussi à attirer dans l’aventure quelques acteurs ayant tourné dans Irréversible comme Jean-Louis Costes, Mick Gondouin… on a failli avoir Jo Prestia mais, et je le dis sans méchanceté, pour moi, il s’est dégonflé et nous a lâché. Je dis d’autant plus merci aux autres.
On voulait aussi Philippe Nahon mais c’était assez compliqué, une sorte de rêve et au final même s’il apparaît vaguement dans le cours sous une forme un peu subliminale, je n’ai jamais tourné avec lui et on a eu pas mal de problèmes en post prod.
Eyes Wide Shut ! Tu t’attends à un porno – c’est presque comme ça que les gars de chez Warner l’avaient vendu, avaient balisé le terrain – et Kubrick prend tout le monde à contre-pied et rend sa copie la plus sensible et la plus émouvante…
Ah oui ?
En fait, il est arrivé plus tard sur le court, bien après le tournage et ce sont mes assistants à la réalisation qui l’ont géré sur Paris – le cours a été tourné là -bas – alors que nous étions sur Marseille. Je ne pouvais pas remonter dans la capitale et je les ai laissé faire mais on a été trahi par un foutu micro et le son était quasi inaudible (on a eu le même problème durant le tournage classique) et j’avais aussi du mal à insérer Nahon sans casser le principe du plan séquence… j’étais assez rigide là -dessus d’ailleurs… intégriste même, dans le sens où, pour moi, un plan séquence ne devait pas être morcelé de manière visible (bien qu’évidemment, Å’il pour Å“il est constitué de plusieurs plans)
Encore un truc venant de la fac où on t’enseigne le bien et le mal, une certaine morale, en fait ! Comme si ton boulot devait répondre à des définitions précises et qu’hors charte, c’est plus bon ! Regarde Enter the Void : je m’attendais à un méga plan séquence et Noé le morcèle de manière inattendue ! Et pourtant, t’as l’impression de suivre une histoire en temps réel…Et Eyes Wide Shut ! Tu t’attends à un porno – c’est presque comme ça que les gars de chez Warner l’avaient vendu, avaient balisé le terrain – et Kubrick prend tout le monde à contre-pied et rend sa copie la plus sensible et la plus émouvante… un truc a priori inenvisageable de sa part, si l’on s’en tient à ce que certains tentaient de faire croire. J’ai donc fini par insérer le visage de Philippe Nahon de manière quasi subliminale, en forme d’hallucination, ce qui ne marche pas totalement et je regrette la place qu’il semble prendre dans le court quand tu découvres la bande annonce. Une erreur de jeunesse, comme bien d’autres.
J’avoue qu’on se laisse bien porter et que ça ne dérange pas trop le spectateur lambda.
Alors, c’est déjà ça !
C’était bien beau de tourner sur Paris, mais où ? Comment ? À quel prix ?
Et tu as réussi facilement à convaincre tout ce joli monde de participer à l’aventure ?
Non. Il faut savoir qu’au départ, un de mes deux scénaristes avait trouvé un lieu clé en main : un vieil immeuble provençal, inoccupé. Un ancien hôtel. On y est allé, on était plutôt enthousiastes, Stéphanie (ma fiancée) et moi, et bien entendu le reste de l’équipe mais avec le temps, je sentais le projet en train de m’échapper. En fait, le lieu avait besoin d’énormément d’aménagements et je n’étais pas décidé à sacrifier du temps là dedans. Mon idée était de trouver un lieu où le tournage pouvait, d’un point de vue technique, s’effectuer en quelques heures et je ne voulais pas passer des semaines à « décorer » un lieu certes intéressant mais trop brut. Je regrette simplement d’avoir laissé un peu en plan les gens vraiment sympa qui nous proposaient ce lieu.
C’est là que j’ai décidé de tout délocaliser sur paris. On était à quelques mois du tournage, on avait les acteurs… d’un certain côté, ça a facilité les choses pour les acteurs : ils pouvaient rentrer chez eux chaque soir, se reposer et tout, ça nous évitait des frais supplémentaires d’hôtel, de train etc… L’équipe du sud a d’ailleurs été vraiment géniale parce que chacun a géré son déplacement. ET SON LOGEMENT SUR PARIS.
Par contre, tout changer comme ça, ça a crée des tensions, pas méchantes, mais forcément un peu désagréables, avec mes scénaristes car l’un d’eux avait déjà tout prévu. C’était bien beau de tourner sur Paris, mais où ? Comment ? À quel prix ? Finalement, après des recherches sur le net (d’ailleurs, merci à internet qui a permis de faire Å’il pour Å“il), le premier choix a été le bon : un appart, dans le 10ème, visuellement assez classe sans être non plus hyper luxueux, abordable pour 3 jours de tournage, suffisamment grand pour accueillir une 30aine de personne etc, etc… Un « rêve » quand tourner chez soi, comme je l’ai presque toujours fait, fini par démotiver.
On a pris rendez-vous avec le gars et le mec de l’appart connaissait Noé ! Tout simplement parce que c’était son voisin ! Car l’immeuble dans lequel nous avons tourné Å’il pour Å“il était – je peux le dire, maintenant - l’immeuble de Gaspar Noé !
Tu peux imaginer notre surprise à Steph et à moi ! Rien que d’apprendre ça, ça a confirmé ma première idée. Et un autre signe : dans le scénar comme dans le film, il y a un mot de passe, « ludovico ». Ça évoque le « fidelio » d’Eyes Wide Shut mais aussi et surtout le centre de réadaptation d’Orange Mécanique… Et en allant sur place voir l’appart, rue du Faubourg St Denis, que vois-je ? La porte avec, écrit sur son fronton : « Ludovico magno » (« A Louis le grand »). Il n’en fallait pas plus.
Quand on est allé sur place pour tourner, on a croisé Lucile qui devait se demander ce qu’on foutait-là ; la sonnette de l’interphone mentionnait « Gaspard » avec un d et si tu as vu Seul contre tous, hé bien le concierge de l’immeuble était celui du film ! D’ailleurs, on a failli ne pas tourner par sa faute…Pas commode, le gars. Seulement, peu de monde était au courant car l’équipe était composée de fans de Gaspar Noé et il nous semblait très risqué de dire à tout le monde : on tourne chez Gaspar Noé !
"Pour moi, c'est l'image symbole d'Oeil pour Oeil. Je crois que Mick était gêné d'être en grande partie filmé de dos (ou à contre-jour comme lors de l'ouverture). Normal, quand on est acteur, on veut montrer sa gueule surtout quand on en a une vraie, comme lui. J'ai dû faire des compromis car je pensais le filmer de dos presque tout le temps. A un moment, j'ai eu la "grande idée" de filmer TOUT le monde avec un masque (c'est un peu comme l'histoire du gars qui garde un stylo et du papier près de son lit la nuit au cas où une idée surgisse ; une nuit, il se réveille avec une grande idée et la note. Le lendemain, il se relie et il avait écrit : un homme aime une femme. C'était pareil pour moi, d'un coup, une idée me vient , souvent sous la douche mais, 1 semaine plus tard, je me demande comment j'ai pu trouver ça bon) ! Évidemment, il ne fallait pas y compter ! J'aimais aussi l"idée du noir et blanc qui laisse place à la couleur à l'inverse de ce que Park Chan-wook voulait faire dans une des versions de Sympathy for Lady Vengeance."
Gaspar a vu Œil pour œil, je pense, en tous cas, il a reçu une copie. Mais, par respect, on n’a jamais évoqué cette histoire.
Pour revenir aux acteurs, on les a convaincu parce qu’on les avait interviewé pour le site et parce qu’ils ont vu qu’on était sincère et réglo ; ils n’ont pas été rémunérés, comme personne, à part la partie SFX (maquillages et prothèses) que l’on doit à l’immense David Scherer ; et, globalement, ça s’est bien passé avec les pro, Mick était devenu un pote (même si je me souviens avoir poussé un coup de gueule une fois et Mick a failli partir parce que Stéph avait gueulé aussi), Berthillot était un gros nounours impressionnant mais vraiment agréable et Costes est, pour moi, un être exquis.
Mais Jean-Louis Costes a quand même flippé le premier jour de tournage et on a failli le perdre.
Costes avait déjà payé son billet mais il l’a perdu pour nous, juste pour tourner 2-3 jours. Un grand monsieur et tous les procès qu’on lui colle sont écÅ“urants.
Ah oui ?
C’est Mick qui a sauvé la situation en le convainquant de venir. Costes avait visiblement la trouille car je pense que son personnage était trop esquissé, trop flou sur le papier et il avait sans doute peur de ne pas être à la hauteur alors qu’il représente l’un des atouts d’Å’il pour Å“il ! D’ailleurs, sur le tournage, dès le départ, il a demandé de l’alcool et nous, on voulait un tournage clean. On a cédé et il a été exemplaire.
Impressionnant. Je me souviens qu’il maîtrisait son corps à merveille ; jamais un geste déplacé, il savait tomber sans rien se casser ou casser – après tout, on n’était pas chez nous – et il maîtrisait tout même plein d’alcool. Bon, après, entre deux séquences, il roupillait…
Il faut savoir qu’il devait partir en Guyane avant le tournage et qu’à cause d’un de mes assistants réalisateurs – à qui j’en ai beaucoup voulu -, il y a eu un quiproquo et c’est Stéphanie qui a sauvé le coup alors qu’elle bossait et avait, professionnellement, d’autres priorités…. Costes avait déjà payé son billet mais il l’a perdu pour nous, juste pour tourner 2-3 jours. Un grand monsieur et tous les procès qu’on lui colle sont écÅ“urants.
Le reste de l’équipe était constitué d’amateurs, éclairés ou non. J’avoue que parfois, on a tourné avec des gens qui n’avaient strictement aucune expérience ou nous ont menti (une des personnes qui se vantait d’avoir de l’expérience n’en avait strictement pas) mais c’est ce patchwork qui m’a plus au final.
Je regrette aussi d’avoir passé 90% de mon temps à la technique (en tant que cadreur) et pas beaucoup avec les figurants et les acteurs ; or c’était essentiel et même les acteurs confirmés se retrouvent en roue libre. En parlant de cadre, je me souviens qu’avant le tournage, j’avais investi dans un stabilisateur semi-pro, le Glidecam, j’avais dû payer ça dans les 200 € sur ebay, je m’étais entraîné plusieurs semaines avant avec un autre camescope et la veille, je refais des tests avec la PanaDVX100 et je me rends compte que porter l’ensemble à bout de bras pendant plusieurs minutes m’est totalement impossible ! Et là , tu remets tout en cause. Finalement, j’ai tout fait « à la main », sans stabilisateur et, dans l’ensemble, le cadre me convient. Donc, à part deux, trois détails (la séquence de la salle de bain et le final, foirés plus le son calamiteux), j’en suis fier.
Tu peux. Bon, c’est vrai que le son…mais c’est toujours un problème, le son.
Ben oui, mais, là aussi, méconnaissance. Personne ne maîtrisait le son et j’ai regretté de ne pas avoir fait monter un de mes potes avec son matos plutôt que de faire confiance au simple micro de la cam.
Même si ça n’a rien avoir, il vit de quoi Noé ?
Noé vit d’amour et d’eau fraîche… c’est marrant, un pote allemand m’a aussi posé cette question et j’ai répondu qu’entre deux tournages de films, les spots rapportent pas mal d’argent sauf qu’avec Noé, les spots sont rares… je sais que juste avant Enter the Void, on m’a dit qu’il avait eu de gros soucis financiers… je n’en sais pas plus. D’autant que Wild Bunch a indiqué  qu’avec Enter the Void, c’était la dernière fois que le cinéma français mettrait autant d’argent dans un tel projet (rentable à 1,25%)2 !
Oui c’était un très gros budget pour un nombre d’entrées très limité même si c’était un peu prévisible.
Oui, mais, en même temps, le sortir dans 30 salles et ne viser qu’un public étudiant et ne pas mettre à disposition des affiches dans certains ciné parisiens, il ne faut pas s’attendre à en tirer quelque chose…
La communication a peut-être été mal gérée… Je suppose qu’ils ont été refroidis par Cannes qui a démonté le film.
Oui, peut-être une erreur de Gaspar Noé aussi, à trop vouloir montrer le film là -bas, alors non terminé… et puis les journalistes français ont été écÅ“urants : que tu dises que Paranormal Activity 2 est une arnaque, c’est un fait, mais ne pas voir certaines qualités dans Enter the Void…
Il faut croire qu’il y en a puisqu’un célèbre rappeur a utilisé le générique en partie dans son clip…
J’espère d’ailleurs obtenir une interview du mec qui a fait le générique car on oublie trop souvent que ce n’est pas Noé mais Tom Kan.
Œil pour œil, tout compris : cam + prothèses + location appart a coûté environ 3000 €
Merci pour l’info ! il faut remercier ce monsieur aussi alors.
Enormément. Tu sais, le tournage d’Œil pour Å“il a été une sacrée épreuve pour moi qui suis très très timide. Me retrouver à diriger – pas tout seul heureusement – toute une équipe, devoir m’expliquer (même si je n’étais pas toujours très clair) et tenir un planning (même si c’est Stéph qui veillait au grain) et gérer les égos de tous le monde (enfin, surtout de certains acteurs…), ça a été une sacrée expérience dont j’ai ressenti le stress bien après le tournage. Et puis il y a eu la post prod, en solo.
Sacré truc aussi où j’ai fait presque tout le boulot pendant plusieurs mois entre 7 et 9 je crois.
Des soucis, là aussi car je devais forcément faire appel à quelqu’un de compétent pour les effets, et parce que j’ai passé du monde en revue, je peux témoigner d’une mentalité toute française dans ce domaine, hélas : j’avais besoin de truquer les raccords entre chaque séquence et, forcément, on avait pas pensé à tout donc le travail allait s’avérer ardu. Hé bien, tu ne peux pas t’imaginer le nombre de pro ou semi-pro qui te balancent leur CV pour finalement te dire que le travail est trop complexe et qu’il vaudrait mieux tout retourner ! Ce sont finalement les plus modestes, ceux qui n’étaient pas sûr d’y arriver (et ne promettaient rien) qui s’en sont le mieux tirés.
Certains m’ont déçu et m’ont forcé à tout faire tout seul. Et puis la – petite – pression au quotidien « quand est-ce qu’on voit le film ? »… Et là , tu te dis que tu ne dois pas foirer car tu as fait déplacer du monde et ce boulot, tu leur dois. Certains ont poursuivi l’aventure jusqu’à aujourd’hui, certains sont restés fâchés ou ont poursuivi leur vie de leur côté… Au début, c’est frustrant et puis le temps passe. C’est fou de se mettre dans plein d’états différents pour un boulot artistique.
Je crois que c'est la dernière séquence qu'on a tournée… On en pouvait plus, on s'était débrouillé pour que la majorité des figurants et acteurs s'en aille afin que l'appart soit plus libre. C'était tendu, c'était la fin, et on avait du mal à éclairer la cage d'escalier. Donc, contre l'avis de mon directeur photo (il m'en a un peu voulu sur le coup, mais, bon…), j'ai décidé de filmer ça en lumière naturelle, c'est à dire juste avec l'éclairage de la cage d'escalier, soit quelques vieilles ampoules. On a pas mal répété car il était tard, on était dans un immeuble habité et Costes devait non seulement hurler comme un putois, mais aussi lâcher sa valise avec fracas pour que son contenu – les pilules – dévalent l'escalier ! Costes voulait toujours faire mieux et moi, j'avais hâte d'en finir. Et Mick nous mettait la pression car on avait passé 22h et on risquait le tapage nocturne (pour l'anecdote, l'équipe du GIPN de la fin est composée en grand partie de vrais flics) ! J'ai réglé la cam : pour la première fois, j'ai ajouté du gain et on s'est lancé. Une de mes séquences préférées.
J’ai connu ça au début avec le site sur Noé : je passais des nuit entières dessus, chaque dimanche soir. Je me stressais  – et je stressais Stéph ! - pour trouver une idée de sondage. Je répondais aux gars qui nous insultaient car à l’époque, la « faune » entourant Noé et qui se croyait engagée dans la -Comment dire ? – qui voulait protéger son Å“uvre de manière à ce qu’elle reste le péché mignon d’une petite chapelle nous sautait à la gorge – je dois encore avoir des messages – afin qu’on ferme le site… il y avait même des gens de son entourage – c’est Noé qui nous l’a confirmé plus tard – qui, pour s’amuser, venaient vomir sur le livre d’or… Je l’avais d’ailleurs rebaptisé « Sac à vomi » !
Ce temps est terminé, Noé est devenu mainstream tout en restant intègre. Difficile de faire moins commercial qu’Enter the Void, du moins dans un circuit normal. Pouh, je suis bavard…
Au fait, Å’il pour Å“il, tout compris : cam + prothèses + location appart a coûté environ 3000 €. Une somme très importante pour nous deux car j’étais alors RMIste et Stéph avait décroché son premier boulot deux ans auparavant.
Il y avait même des gens de son entourage – c’est Noé qui nous l’a confirmé plus tard – qui, pour s’amuser, venaient vomir sur le livre d’or… Je l’avais d’ailleurs rebaptisé « Sac à vomi » !
Et refaire une aventure comme celle d’Oeil pour œil, ça te dit ?
Refaire un cours, oui. J’ai des scénar terminés, des idées mises sur papier mais pas repartir dans une aventure à la Å’il pour Å“il.
Je voudrais tourner avec une équipe totalement réduite, avec très peu d’acteurs, avec une mise en place la plus simple possible pour me focaliser sur les manques qu’on a connu sur Å’il pour Å“il.
Puis aussi partir d’une histoire déjà écrite par meilleur que moi. J’attends de trouver du temps, de convaincre Stéph que ça serait un projet moins stressant qu’Œil pour Å“il…
Mais, tu sais, quand je vois des films, je me dis qu’il y a tellement de réalisateurs et de scénaristes doués que je préfère demeurer spectateur. C’est mon côté un peu fainéant. Et puis, j’ai d’autres projets qui nécessiteront des moyens comme me bâtir une vrai salle de projection HD, partir aux USA, rencontrer Stephen King, aller voir l’expo Kubrick – ok, ça, ce n’est pas compliqué)…
J’aimerai revenir à un projet de court plus léger comme ce que je tournais gamin tout en y ajoutant une petite expérience acquise depuis Å’il pour Å“il en en voyant des films. Et puis j’avoue qu’en dehors de cadrer/diriger, j’adore monter des images…
Et tu fais un petit blog pour parler des films…
Oui. après la fermeture du forum du site sur Noé, qui n’était hélas plus fréquenté (le forum, pas le site), j’avais envie de continuer à partager mes avis. C’est vraiment très léger et en plus, j’ai du mal à parler des films que j’aime. Récemment, j’ai vu le lauréat, j’ai adoré et je ne sais pas vraiment quoi en dire ; et je ne veux pas faire dans l’analyse, juste poster un petit avis pour donner envie aux gens de voir ces films même quand ils me paraissent mauvais.
J’essaye de rester de bonne foi même si ça n’est pas simple et puis ça me donne une activité régulière supplémentaire sur le net car Facebook phagocyte beaucoup de temps ; tandis que le blog te force à te poser, à réfléchir et à t’adresser à des gens que tu ne connais pas. Et puis, si ça n’est pas régulier, je fini par lâcher prise. D’ailleurs, fermer le forum Noé m’a fait du mal.
Sans compter qu’avec le site sur Noé, version 2, j’ai un peu ralenti le rythme du blog (1 film par jour) parce que je ne peux plus tout gérer surtout qu’en dehors de ça, je ramène aussi du boulot à la maison avec mon job.
Je suis comme ça, ce sont des choses qui me touchent et j’ai besoin à la fois d’indépendance mais d’avoir des amis, des proches ou des inconnus pas trop loin de moi… et puis le cinéma, ça déchire sa mère, yo ! !3
C’est clair. Et sinon, t’as aimé quoi au ciné récemment ?
Le dernier Coen4 m’a vraiment beaucoup plu, même si certains plans ressemblent fortement à la version de 69 et on a beau dire qu’ils sont partis du même livre, certains plans semblent être du 1969 version 2.0 mais vraiment, ça fait du bien de voir du grand cinéma fait avec peu d’effets ; la chute de la gamine dans le gouffre est très surprenant, très réaliste.
On n’a pas trop évoqué tes influences finalement…
Je vais résumer ça en quelques mots : en fait, beaucoup de choses sont parties de Stephen King que j’ai découvert vers la fin de l’enfance.  J’y suis resté fidèle jusqu’à aujourd’hui et je considère que son cycle la tour sombre (que j’ai eu beaucoup de mal à entamer à cause du pistolero dont je trouvais la lecture aride) est un monument en littérature. Évidemment, ce n’est pas le plus grand écrivain de tous les temps mais un nom, un style, une époque ; et depuis son accident, il cartonne après une baisse de qualité.
Dans la foulée, un pote avec qui on faisait des après-midi vidéo avait loué Shining de Stanley Kubrick à cause de mon affection pour King (dont je n’ai d’ailleurs toujours pas lu le roman éponyme) et là , coup de foudre : un génie ! Je crois que c’est à ce moment là que je suis vraiment devenu cinéphile et non plus « simple » spectateur.
J’ai vu toute l’Å“uvre de Kubrick dans la foulée et le travail que j’ai fait par la suite pour Noé (tout chercher, tout lire, tout avoir), je l’ai fait pour Eyes Wide Shut (bien aidé par Stéph avec qui, à cette époque, je correspondais et qui m’avait envoyé des tonnes de documents sur le tournage du film alors que rien de rien ne transpirait!) et sa mort m’a vraiment ébranlé. Je m’en souvient encore, il était 19h, on était dimanche, le JT de France Inter débute avec la musique d’Orange Mécanique, celle de Wendy Carlos, et là , avant même l’annonce de sa mort, j’avais tout compris… Je crois que je n’étais pas allé à la fac le lundi, simplement parce que j’étais malade mais mes potes croyaient que j’étais en deuil ! Mais je l’étais quand même !
Dans la foulée, un pote avec qui on faisait des après-midi vidéo avait loué Shining de Stanley Kubrick à cause de mon affection pour King (dont je n’ai d’ailleurs toujours pas lu le roman éponyme) et là , coup de foudre : un génie ! Je crois que c’est à ce moment là que je suis vraiment devenu cinéphile et non plus « simple » spectateur.
Et puis, assez récemment, il y a juste quelques années, nouveau choc avec Osamu Tezuka, « dieu » du manga.
En musique, dont je ne suis vraiment pas spécialiste, le seul groupe qui m’ait vraiment touché, c’est Queen. Plus récemment mais toute proportions gardées, Gnarls Barkley.
Pour revenir au ciné, c’est avec X-Files que j’ai connu Stéphanie (une longue histoire dûe à mon petit côté « révolté », parce que je n’avais pas digéré que M6 censure la diffusion d’une épisode à cause de l’affaire Dutroux… avec Stéph, on a toujours été fasciné par le fait que, sans cette horrible affaire de pédophilie, on ne se seraient peut-être pas connus… Terrifiant) donc tu peux imaginer combien je peux défendre cette série, contre vents et marées.
Ensuite, Noé est arrivé, d’abord Seul contre tous en vidéo puis Irréversible, d’abord sans faire le lien entre les deux, Gaspar était influencé par Kubrick (d’ailleurs, on y est allé principalement parce qu’il y était question de références à Kubrick !), le courant est passé, on est sorti du ciné en mai 2002 avec une seule expression en tête : chef d’Å“uvre. Puis fin 2002 le site nait, d’abord off line puis en mai 2003, il arrive sur le net, tout fait tout seul, tout fait maison, cependant avec les apports de quelques fans qui avaient amassé beaucoup d’archives, bien avant que j’entende parler de Gaspar Noé.
Tu peux imaginer, avec un cinéphile tel que Noé, tout le pan de cinéma que j’ai vu s’ouvrir devant moi et malgré le peu d’intérêt que je prêtais à ses thèmes, j’ai fini par accrocher vu la virtuosité de sa démonstration.
Et c’est ainsi que se termine cette première interview. Vous pouvez retrouver Frédéric Polizine sur Le Temps Détruit Tout (nouvelle version) mais aussi sur son blog, Caméra subjective. Nous le remercions chaleureusement pour le temps passé à répondre à nos questions.
Crédit photographique : OverlOOk Films.
Les liens sur le court métrage Œil pour œil :
La fiche sur IMDB
La Bande originale est disponible sur Myspace.
Le Making of est disponible sur Vimeo.
- La bande-annonce censurée est visible ici. [↩]
- Le budget officiel d’Enter the Void est de l’ordre de 12 millions d’euros. Source:  IMDB. [↩]
- Précisions de Frédéric : en ce moment, je me laisse littéralement hypnotiser par Breaking Bad. D’ailleurs, je ne sais pas si vous regardez cette série géniale, mais le « yo » ponctue presque chaque phrase d’un des personnages principaux, Jesse Pinkman. [↩]
- True Grit [↩]











































quand on commence à trahir vos propos c’est qu’on a réussit non ?
http://stephenkingfr.tumblr.com/post/4364698800/frederic-polizine-realisateur-majoritairement
C’est effectivement le début de la gloire.