Jafar Panahi, de Téhéran à Cannes
Nous sommes le 12 mai 2011, le monde du cinéma s’apprête à décerner pour la dixième fois le Carrosse d’Or1 au cinéaste iranien Jafar Panahi à l’occasion de la soirée d’ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs. Il succède ainsi à toute une ribambelle de cinéastes dont la réputation n’est plus à faire2 : Agnès Varda (2010), Nanni Moretti (2004) ou encore Clint Eastwood (2003) et Jim Jarmusch (2008). Un hommage, donc, mais aussi une manière de dénoncer une atteinte à la liberté d’expression, qui, on le sait, peine à être respectée en Iran.
« À partir d’aujourd’hui, et pour les vingt années à venir, je suis contraint au silence. On m’oblige à ne pas voir, on m’oblige à ne pas penser, on m’oblige à ne pas faire de films. Je me soumets à la réalité de la captivité des geôliers. Je chercherai la manifestation de mes rêves dans vos films, espérant y trouver ce dont on m’a dépossédé. »
Accusé d’avoir «préparé un film contre le régime portant sur les événements post-électoraux», Jafar Panahi a été condamné en décembre 2010 à six ans de prison ferme et une interdiction d’exercer son métier pendant vingt ans avant d’être remis en liberté sous caution (mai 2010). Ayant fait appel de sa condamnation, il est désormais assigné à Résidence, à Téhéran, dans l’attente de la décision de la cour d’appel. Il sera donc, encore une fois, l’un des grands absents du Festival de Cannes tandis que son dernier film In Film Nist – ceci n’est pas un film sera présenté lors d’une séance spéciale (hors compétition) le 20 mai prochain. Le cinéma iranien sera aussi représenté par Mohammad Rasoulof (qui sera lui aussi absent du Festival pour les même raisons que son compatriote) avec Bé Omid é Didar (Au revoir) présenté en Sélection officielle dans la section Un Certain Regard. Deux chaises vides, donc, pour deux condamnations arbitraires.
Un remarquable élan de solidarité s’est alors déployé : le directeur général de la Cinémathèque Française, Serge Toubiana, ou encore Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière de Lyon et délégué général du Festival de Cannes, ainsi que la SRF et la SACD3 ont multiplié les manifestations de soutien au cinéaste : expositions (aussi bien à la cinémathèque Française qu’à l’Institut Lumière), rétrospectives de l’ensemble de sa filmographie… Une pétition a même été mise en ligne le 21 Décembre dernier pour protester contre son emprisonnement4 et a recueilli plus de 22 500 signatures dont celles de nombreuses personnalités du cinéma, affichant clairement leur soutien au cinéaste. L’an passé déjà , ce dernier avait fait parler de lui sur la croisette : invité en tant que membre du jury officiel de cette 63ème édition, les circonstances énoncées ci-dessus avaient eu raison de sa présence. Une chaise au sein du jury était alors restée symboliquement (et désespérément) vide, fait réitéré lors du Festival de Berlin, puis de Venise.
Il est en effet difficile de parler de ce cinéaste sans évoquer plus longuement son pays : L’Iran, République islamique dirigée par Mahmoud Ahmadinejad, réélu le 12 Juin 2009. Victoire qui est loin d’avoir fait l’unanimité autant au sein de la population que dans les urnes…
L’image et l’Islam en Iran entretiennent des relations complexes et ceci depuis la naissance du cinéma en Perse. Le cinéma iranien a son Histoire et sa légitimité, contrairement à ce que le régime véhiculait en qualifiant le cinéma « d’invention corruptrice de l’Occident, de contrefaçon de l’être qui enlève une part de l’âme des spectateurs » (selon les Mollahs, érudits musulmans). Le Coran « promet l’Enfer lors du jugement dernier aux façonneurs d’images s’ils ne peuvent donner vie à leurs créations car, en reproduisant les êtres à l’identique, ils incitent le croyant à l’idolâtrie et concurrencent Allah, le Créateur et le Façonneur (des êtres vivants) par excellence. »5.
Une interprétation, un prétexte qui voudrait que le cinéaste prétende être un intermédiaire entre le croyant et Allah. L’avènement de la République Islamique suite à la révolution iranienne de 1979 et la chute du Shah a considérablement influé sur l’évolution du cinéma iranien dans la mesure où cette rupture a donné lieu à une censure sévère sur les médias et la vie culturelle. Le cinéma, symbole d’occidentalisation pour le régime, va dès lors être « purifié », « islamisé ». une idéologie aux prérogatives religieuses taillée sur mesure pour un cinéma moralisateur, amoindri par des restrictions, une conformité. Toute atteinte au régime est prohibée (code de la censure « islamique » de 1982) : on ne touche pas aux principes sacrés de l’Islam. Par exemple, le réalisateur ne doit pas dénuder une femme à l’écran et le moindre contact physique entre un homme et une femme à l’écran est interdit.
Né le 11 Juillet 1960 à Miyaneh (Iran), Jafar Panahi est une figure emblématique de « la nouvelle vague » du cinéma iranien. Au travers de ses films, c’est tout un régime qui implose. Toute sa filmographie, oscillant entre documentaire et fiction, dépeint la réalité politique, socio-économique et surtout culturelle de son pays, l’Iran. Jafar Panahi dérange.
Cinq long-métrages, cinq récompenses. La reconnaissance du métier et du public. Un cinéaste qui fait l’unanimité sauf dans son pays : ses films peinent à y être programmés. Jafar Panahi a développé (et inventé!) la technique de la double équipe de tournage pour contourner la censure du gouvernement iranien : la première est une imposture tandis que la deuxième tourne en secret. On est bien loin du « confort hollywoodien » et plus généralement des réalités occidentales…
En 1995, Le Ballon Blanc (dont le scénario est signé Abbas Kiarostami, mentor de Jafar Panahi) obtient la Caméra d’or au Festival de Cannes. 21 mars, le jour du Nouvel an iranien, Razieh obéit à la coutume du pays et part acheter un poisson rouge. Après avoir soutiré de l’argent à sa mère, elle se retrouve seule, en pleine ville, exposée à toutes sortes de danger contre lesquels son frère, parti à sa recherche, va tenter de la protéger.
En 1997, c’est au tour du Miroir d’être récompensé d’un Léopard d’or au Festival du Film de Locarno. Le réalisateur suit les traces d’une petite fille perdue dans l’immense Téhéran car sa mère n’est pas venue la chercher à l’école. Soudain, la petite actrice déclare en avoir marre du rôle, mais l’équipe continue de la suivre, un film dans le film.
En 2000, Jafar Panahi se voit décerner le Lion d’Or à la Mostra de Venise pour son 3ème long-métrage : Le Cercle, destin croisé de trois femmes sur fond de prostitution (censée être éradiquée par la Révolution islamique). Il y dénonce ainsi les conditions et le statut de la femme en Iran.
En 2003, il reçoit le Prix du Jury dans la section Un Certain Regard lors de la 56ème édition du Festival de Cannes pour Sang et Or. Drame social mettant en scène la descente aux enfers de Hussein, modeste livreur de pizza, révolté par les inégalités dont il fait l’objet et irrésistiblement attiré par le luxe, qu’il ne connaîtra jamais, sauf le temps d’une nuit lorsqu’il trouve un sac rempli de billets de banque…
Et enfin en 2006, le Festival de Berlin lui remet l’Ours d’argent pour son film Hors jeu qui se situe en mai 2006 lorsque l’Iran est sur le point de se qualifier pour la coupe du monde de football. Une fille est contrainte de se déguiser en garçon pour pouvoir se glisser parmi les supporters car l’entrée dans les stades est interdite aux femmes6. Il semblerait néanmoins que cette règle soit en passe d’être supprimée.
Sans oublier, prochainement, le 20 mai 2011 la projection spéciale de In Film Nist – ceci n’est pas un film, qui se veut être un « journal de bord de ces derniers mois en attente du verdict de la cour d’appel », selon les propres mots du réalisateur.
Un cinéma qui dénonce, revendique, respire la vérité. Mais un cinéma qui reste clandestin dans un pays au régime qui censure, qui sanctionne. Nous sommes le 12 mai 2011 soit plus d’un an après sa condamnation : Jafar Panahi ne doit pas retourner en prison.
- créée en 2002, le Carrosse d’Or est un hommage rendu par les réalisateurs de La Société des Réalisateurs de Films à l’un de leurs pairs, choisi parmi les cinéastes du monde entier, pour les qualités novatrices de ses films, son audace et son indépendance [↩]
- L’ensemble des lauréats de 2002 à 2010 : Jacques Rozier, Clint Eastwood, Nanni Moretti, Ousmane Sembene, David Cronenberg, Alain Cavalier, Jim Jarmusch, Naomi Kawase, Agnès Varda [↩]
- La Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques [↩]
- cette pétition a ensuite été élargie à la cause de Mohammad Rasoulof condamné lui aussi par le régime d’Ahmadinejad [↩]
- extrait de Les cinémas du Moyen-Orient de Yves Thoraval aux éditions Séguier [↩]
- ce fût longtemps le cas des salles de cinéma aussi [↩]




















































C’est quand même un cinéaste qui nous éloigne un peu du cliché des films iraniens de 5h30 pendant lesquels on voit une chèvre passer, et c’est à noter.
Mojtaba Mirtahmasb vient d’être arrêté, et un de plus… (commentaire épilogue)
Une bien mauvaise passe en Iran ces temps-ci.