…And The Real Justice Thing For All
1990. Je suis en 4e et j’attends le bus qui me reconduira chez moi après une dure journée de labeur. Un camarade de classe, cheveux longs, patches Iron Maiden et Def Leppard maladroitement cousus sur une veste en jean usée par le poids de ses treizes années rebelles s’approche de moi et me tend une cassette audio copiée. « Ecoute-ça, tu vas adorer. »
Bien sûr, rien n’est jamais écrit sur les cassettes audio, sinon ça serait trop facile et j’ignore tout de ce que je vais écouter. Je n’ai moi-même que 13 ans tout fraîchement révolus et découvre les joies du « Hard-Rock », comme on l’appelle à l’époque. Guitares saturées, voix sur-aigües et pantalons en spandex. Je rentre chez moi, glisse la relique musicale dans son lecteur, enfile mes écouteurs et appuie sur « lecture ». Quelques secondes plus tard, c’est une mélodie légère, en sourdine, qui se fait entendre. Je monte le son pour ne pas avoir à trop tendre l’oreille et je regrette mon geste après une trentaine de secondes. Ou presque. Ces guitares et cette batterie qui me vrillent les tympans ne sont autres que celles de l’intro de Blackened, premier titre de …And Justice For All, le quatrième album de Metallica.
Je suis bouche bée, littéralement scotché par la puissance du riff de James Hetfield et ses acolytes. Je ne le soupçonnais pas encore, mais cet instant allait façonner de belle façon mon avenir musical. C’est plus ou moins à cet instant que je décide d’apprendre à jouer de la guitare, pour « faire comme eux ». Un peu plus de vingt ans plus tard, je ne maîtrise toujours pas ce riff…
Les chansons se succèdent et ne se ressemblent pas. L’épique …And Justice For All fait suite à Blackened, avec la même rage. Puis Eye of the Beholder, et ses changements de rythme destabilisants. Mais c’est avec le titre suivant, One, que Metallica fout vraiment sur le cul. Titre incroyablement construit, il couve une énergie sourde sous de faux-airs de balade, avant d’exploser littéralement dans un final absolument renversant de technique et de maîtrise. Le solo de Kirk Hammett sur ce titre reste probablement sa plus grande composition. On sort de One éreinté, bouleversé, tant et si bien que l’excellent The Shortest Straw passerait presque inaperçu. Heureusement, Metallica nous balance le déroutant Harvester of Sorrow en pleine poire et nous raccroche bon gré mal gré aux wagons.
Malheureusement, les cassettes audio, à cette époque, font au mieux 45 minutes par face et je serai dès lors coupé dans mon élan en plein milieu de The Frayed Ends of Sanity. Fébrile, je retourne la cassette, mais ne découvrirai malgré tout que plus tard To Live Is To Die et Dyers Eve, les deux derniers titres de cet album qui occupe une place de choix dans mon cÅ“ur, et reste, pour moi, le meilleur album de Metallica. Pourquoi ? Parce que, face B, c’est le deuxième effet Kiss Kool. Ma deuxième grande claque musicale adolescente. Et parce que, bien sûr, rien n’est jamais écrit sur les cassettes audio, sinon ça serait trop facile.
Metallica – One
Alors que je m’attendais à entendre la fin de The Frayed End of Sanity ou, au pire, découvrir le titre suivant, To Live Is To Die, je me rends vite compte que le son est différent. Mais ma déception ne dure pas bien longtemps, puisqu’après l’intro, le chanteur démarre : « Can you feel it, see it, hear it today ? » sur un rythme syncopé qui parodie de façon amusante le rap. Et le chanteur de continuer, cette fois-ci en chantant à pleins poumons « You want it all but you can’t have it »… Je viens de découvrir Faith No More et ce drôle de chanteur n’est rien de moins que Mike Patton, probablement un des plus grands artistes et chanteurs en vie actuellement.
L’album ? The Real Thing, troisième album officiel du groupe, premier album avec Patton au micro, une révolution pour le groupe qui peinait jusqu’alors avec un Chuck Mosley pâlichon – sans oublier le passage éclair de Courtney Love au chant. Vous allez me dire « Depuis quand c’est Epic qui ouvre The Real Thing ? » et vous auriez raison. Mais pour une raison que j’ignore toujours, mon pote chevelu avait décidé de copier Epic avant From Out of Nowhere, et j’ai longtemps cru que c’était là l’ordre naturel de l’album.
Autre groupe, autre ambiance, l’approche musicale de Faith No More diffère presque en tous points de la conception de Metallica, qui plus est sur …And Justice For All. D’un côté, un trash metal agressif, passionné, rageux, bouleversé par le décès tragique et injuste de Cliff Burton, le premier bassiste du groupe. Un événement qui va influencer l’album thématiquement, mais techniquement aussi : la basse y fait cruellement défaut, le groupe ayant eu le plus grand mal, au moment du mixage, à supporter d’entendre autre chose que les lignes de leur défunt ami… Un album d’une cohérence rare. D’autre part, un groupe qui privilégie la diversité, au détriment de la cohérence. Chez Faith No More on passe d’un « rap-metal » (Epic) à une chanson clairement orientée death-metal (Surprise ! You’re Dead !), une balade crooner (Edge of the World), un instrumental arabisant (Woodpecker from Mars) ou une reprise de Black Sabbath (War Pigs), la voix caméléon du génial Mike Patton aidant à assurer la transition.
Sur cet album, considéré par tous comme culte, un titre me sidère, me bouleverse : Zombie Eaters. Par sa construction tout d’abord, puisqu’il commence comme une balade d’une douceur extrême, pour finir en apothéose (un peu comme One de Metallica, finalement, bien que différemment formellement). Par ses paroles, beaucoup plus tard (à l’époque, je sais à peine demander l’heure en anglais) : Patton prend le point de vue d’un bébé qui décrit sa façon de voir les choses, sa vie, ses parents (« Hey look at me lady / I’m just a little baby / You’re lucky to have me / I’m cute and sweet as candy »), ses besoins et envies (« So hug me and kiss me / Then wipe my butt and piss me »). Zombie Eaters n’est rien de moins qu’un chef d’Å“uvre à lui tout seul.
Là encore, la face B de la cassette est trop courte de quelques minutes et je ne découvrirai les derniers titres que plus tard. Et étant donné que rien n’est jamais écrit sur les cassettes audio, sinon ça serait trop facile, c’est avec fébrilité que je retrouve mon camarade chevelu le lendemain, pour lui demander ce qu’il vient de me faire découvrir, pour le quitter, l’esprit enfin tranquille. Un peu plus de 20 ans plus tard, j’écoute toujours ces albums avec une émotion certaine, une satisfaction et une joie proches de celles que Proust à du connaître en plongeant ses croc dans sa madeleine de renom.
Merci Thomas, même si je t’en voudrai toujours de n’avoir rien écrit sur cette foutue cassette.
Faith No More – Epic






































