The Weeknd – Talons Hauts et Tristes Jeudis
C’est aujourd’hui un cliché que de prétendre qu’unir le rock (indé en tout cas) et le rap ou le R&B est un signe d’originalité. Les deux genres, tout en restant certes différents, ont désormais ceci en commun d’avoir eu un passé musical vecteur d’un climat révolutionnaire avant d’avoir été avalés par une industrie qu’ils combattaient tous les deux, bien que chacun l’utilisait pour toucher un maximum de monde.
Aujourd’hui, une certaine partie de la presse dite Rock garde un Å“il plus qu’avisé sur des artistes que nos victoires de la musique appellent en France de manière tout à fait nauséabonde les « musiques urbaines » (à quand une Victoire de la musique rurale ?) : le récent album de Kanye West, My Beautiful Twisted Dark Fantasy, a été apprécié par des critiques sans frontières de genre1 ; les Black Keys vont bientôt faire paraître l’album Blakroc 2, suite de Blakroc premier du nom, compilation de collaborations avec divers géants du Hip-Hop tels que Q-Tip ou encore Mos Def ; même la cultissime maison de disque indé Sub Pop Records sort son premier album de Hip-Hop (fort intéressant au demeurant) avec le groupe Shabazz Palaces ; désormais, les étoiles montantes qui se signalent par leur inventivité et leur talent dans un genre en plein processus de mutation, sont adoubés par Pitchfork, la sainte bible de tout Hypeux qui se respecte et qui, si ses choix sont parfois discutables, permet tout de même de découvrir quelques artistes de talent, comme c’est le cas pour The Weeknd.
The Weeknd est le nom du projet d’un certain Abel Tesfaye, jeune canadien d’à peine 20 ans, dont le talent n’a d’égal que le mystère – ou peut être plus exactement, dont un des talents est d’avoir compris l’importance du mystère pour un artiste. En effet, alors qu’il s’est très vite fait connaître au printemps dernier par le biais du bouche à oreille sur Twitter, notamment grâce à son ami le rappeur Drake qui a énigmatiquement posté un lien sur son blog vers le titre Wicked Games, issu de la première Mixtape de The Weeknd, House of Balloons et, malgré le fait que le monde entier se bouscule pour savoir qui il est, il refuse de donner toute interview, toute espèce d’information sur lui ou même de discuter d’un quelconque contrat avec une industrie du disque qui donnerait pourtant tout pour pouvoir signer ce type sorti de nulle part et au talent incroyable.
Car on peut parler de talent incroyable, House of Ballons affichant une science étonnante de l’arrangement et une maîtrise absolue d’influences multiples, puisqu’on y retrouve des samples de Beach House et de Siouxsie & the Banshees, tout en réussissant à donner une âme, une consistance et une couleur immédiatement palpable dès la première écoute à une musique, le R&B, qu’une bien trop grande majorité d’artistes – ceux qu’on voit au top 50 ou qu’on entend sur Skyrock en tout cas – à tendance à laisser se vautrer dans des clichés sans saveur, fades comme une séance photo pour Grazia.
Les morceaux de The Weeknd abordent les mêmes thèmatiques (les fêtes, la séduction – ça reste une musique charnelle) mais avec une teinte d’inquiétude, ce sentiment que quelque chose ne va pas, qu’on ne peut pas se laisser aller à un épicurisme de caniveau comme le R&B commercial nous appellerait à le faire (« Arrête de te prendre la tête, amuse toi c’est la fête, youhou baby »). Ces titres sont en quelque sorte une restitution de ce que serait ce même esprit bidon filtré par un regard désabusé sur ces fêtes au bord de piscines, ces filles en talon hauts et sac Louis Vuitton. Un peu comme le superbe clip de What you Need, single parfait parmi les singles parfaits, au saphisme – autre thème délaissé par le R&B moderne – aussi sensuel que mélancolique.
Si la seconde Mixtape de The Weeknd, Thursday, a un son plus proche du R&B « classique » sur certains titres (les premiers notamment, Lonely Star et Life of the Party, sans doute les moins réussis), on retrouve tout de même cette même ambiance glauque et malsaine qui ferait presque penser à du Trip Hop (le morceau Thursday, The Zone – avec un featuring de Drake, The Birds…) et qui est là encore une véritable preuve que le jeune canadien maîtrise parfaitement les ambiances et les atmosphères de ses morceaux et nous rappelle à quel point Rihanna et Beyoncé n’ont rien compris – ou n’ont que faire – du potentiel d’une musique dont les plus intéressants acteurs et innovateurs ne sont jamais passés et ne passeront sans doute jamais sur nos radios à grande écoute (même si on peut saluer le travail d’une chaîne telle qu’OFive pour en faire la promotion).
Il est difficile de savoir ce qu’il adviendra de The Weeknd, tant sa relation avec les médias et l’industrie du disque est atypique et en un sens risquée – et même s’il est permis de dire qu’en continuant sur cette voie, il finira sans doute à un moment ou un autre par signer un juteux contrat, rien n’empêchera néanmoins tout un chacun d’aller sur son site télécharger ces deux Mixtapes, House of Balloons et Thursday, de manière totalement gratuite et légale.
House of Balloons : 9 titres, 49:34 minutes | Thursday : 9 titres, 50:18 minutes |
- Sur cet album, Kanye West a d’ailleurs travaillé avec Justin « Bon Iver » Vernon. [↩]

































