Take Shelter de Jeff Nichols

Jeff Nichols, jeune trentenaire, n’a pas tardé pour se faire une place dans le monde du septième art. En à peine deux films, son nom résonne comme étant un grand espoir du cinéma indépendant américain. Après Shotgun Stories qui nous emmenait en Arkansas visiter des demis-frères se déchirant et plongeant dans la violence, Nichols s’attaque cette année à un homme sombrant dans la folie et s’éloignant de la sorte de sa famille. Plongeons avec joie et allégresse dans la folie grâce à Take Shelter…
Le film s’ouvre avec une tempête. Un musique assourdissante accompagne notre héros qui regarde l’ouragan se former au loin, dans un bruit hallucinant. Le ton est posé, Curtis semble déjà atteint. Pourtant, le début est loin de voir un personnage rempli de folie et sombrant dans la psychose. Au contraire, on présente Curtis comme un bon père de famille, vivant honnêtement sa petite vie, avec ses joies et ses tracas. Le choix représentant l’Américain moyen est cohérent de la part du cinéaste vis-à-vis de son précédent film.
Pourtant, Curtis va perdre pied dans ce petit monde bien équilibré. Pour quelles raisons ? Difficile à déterminer. Des pistes existent pourtant. Sa mère vit dans une maison surveillée par des aides soignants. Elle a souffert de schizophrénie et on sent que Curtis n’est pas à l’aise avec cette situation. La crainte des tempêtes, très fréquentes dans la région, s’est-elle amplifiée pour y voir une catastrophe d’une plus grande ampleur ? Enfin, le héros peut-il être perçu comme un vrai visionnaire, alors que la mode actuelle veut que cette année soit la dernière et que les prédictions en tout genre vont bon train ? Enormément de pistes à explorer et c’est certainement l’un des points les plus ambitieux et intéressant proposé par Jeff Nichols.
Cependant, à partir d’une base à choix multiples, notre personnage sombre dans la folie et la paranoïa. Pour se rassurer, il remet à neuf son abri anti tempête et lit des livres sur les maladies mentales. Il passe de plus en plus de temps seul et coupe les ponts. Il se replie sur lui-même. On peut y voir une incroyable allégorie de l’Amérique d’aujourd’hui, paranoïaque, se repliant sur elle-même et qui est prête à sombrer dans sa propre peur plutôt que de s’ouvrir pour guérir. Et il n’est pas le seul. La mère de Curtis se dit surveillée et écoutée. Des affiches sur l’anthrax ornent le mur d’un cabinet de médecin. Les allusions aux crises économiques sont présentes. Take Shelter est bien un symbole de cette Amérique ancrée dans l’ère de notre temps.
La dernière demi-heure est une apothéose dans la folie. Curtis sombre de plus en plus et enferme sa famille dans l’abri. Pourtant, il pourra toujours compter sur le soutien de sa femme. Perpétuellement en retrait dans la majeure partie du film, elle tente de sortir de l’ombre pour aider son mari, le faire revenir à la raison. Certains regretteront peut-être que Nichols s’intéresse essentiellement au personnage masculin du film, et moins à la psychologie de sa femme. Le final est digne des frères Coen et de A Serious Man. Une fin qui laisse la porte ouverte aux raisonnements du public.
Michael Shannon est tout simplement époustouflant dans son rôle de père paranoïaque. L’acteur avait déjà joué sous Nichols dans Shotgun Stories et avait déjà joué les fous dans Bug de William Friedkin. Jessica Chastain, révélation féminine du dernier Malick, The Tree of Life, complète parfaitement Shannon, dans un rôle plus empreint d’une élégance fragile, mais à la mentalité de battante. Take Shelter est déjà l’un des films de l’année et Jeff Nichols un cinéaste à suivre de plus en plus.











































