Achille et la tortue de Takeshi Kitano

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Posted 14 avril 2010 by Dextarian in

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by Dextarian
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Faut-il encore présenter Takeshi Kitano ? Ceux qui le suivent depuis longtemps sont incollables sur lui et le connaissent depuis l’origine avec Violent Cop et  par la suite avec son premier film marquant, A scene at the sea. Les autres l’ont sûrement connu avec sa version de Zatoïchi, celèbre personnage japonais ou peut-être avec Aniki, mon frère tourné en grande partie aux États-Unis (et disponible chez TF1 vidéo, ce qui a permis un succès plus large, vu le public). Toujours est-il que depuis quelques temps, Kitano, s’est lancé dans une série de film de réflexion sur sa condition d’artiste avec Takeshis’ et Glory to the Filmmaker !) et dont Achille et la tortue constitue le troisième et dernier volet.

Le prologue du film fait référence à la fable de Zénon d’Élée : le Paradoxe d’Achille et de la tortue. Depuis son enfance, Machisu Kuramochi passe ses journées à peindre et dessiner. Toute sa vie sera vouée à cette passion dévorante. Machisu est donc un un peintre sans talent, et qui persiste à vouloir exercer son art. On suit donc les différentes étapes de sa vie, de l’enfance (où le personnage est incarné par Reikô Yoshioka), du passage de l’adolescence à la l’âge adulte (Yûrei Yanagi) et enfin, celui de la maturité (incarné par Takeshi Kitano lui-même).

http://www.youtube.com/v/i1xTRU1MPLU&hl=fr_FR&fs=1&
Achille et la tortue – trailer – 2008

Kitano est, en plus du reste (animateur, acteur, réalisateur, créateur de jeux vidéo) surtout un peintre. Et dans Achille et la tortue, chaque toile présente dans ce film a été peinte par Takeshi Kitano lui-même. Le point de départ du film est donc, formellement brossé en dessin animé, le Paradoxe d’Achille et de la tortue. Dans celui-ci, formulé par Zénon d’Élée, il est dit qu’un jour, le héros grec Achille a disputé une course à pied avec le lent reptile. Comme Achille était réputé être un coureur très rapide, il avait accordé gracieusement à la tortue une avance de cent mètres.

Zénon d’Élée affirme ainsi que le véloce Achille n’a jamais pu rattraper la tortue, du moins en laissant cette marque de distance. « En effet, supposons pour simplifier le raisonnement que chaque concurrent court à vitesse constante, l’un très rapidement, et l’autre très lentement ; au bout d’un certain temps, Achille aura comblé ses cent mètres de retard et atteint le point de départ de la tortue ; mais pendant ce temps, la tortue aura parcouru une certaine distance, certes beaucoup plus courte, mais non nulle, disons un mètre. Cela demandera alors à Achille un temps supplémentaire pour parcourir cette distance, pendant lequel la tortue avancera encore plus loin ; et puis une autre durée avant d’atteindre ce troisième point, alors que la tortue aura encore progressé. Ainsi, toutes les fois qu’Achille atteint l’endroit où la tortue se trouvait, elle se retrouve encore plus loin. Par conséquent, le rapide Achille n’a jamais pu et ne pourra jamais rattraper la tortue ».

Il faut bien dire que cette théorie, et j’avoue que sans réflexion poussée là-dessus, se raccroche difficilement avec le film. En effet, qu’est ce qu’il faut bien rattraper ? Qui est Kitano, l’artiste ? La tortue ou Achille ? On sent évidemment ici poindre toute l’ironie de la situation, l’absurde de toute chose. Ce pauvre Achille ne pourra jamais rattraper la tortue, tant qu’il lui laisse de l’avance pour être équitable.

Les amateurs de Kitano feront avec Achille et la tortue des parallèles avec d’autres de ses films. L’été de Kikujiro bien entendu, puisque le gamin ressemble un peu à Kikujiro (petit con !) et qu’il vit une époque faite de personnage iconoclaste, même si, en parallèle, ça reste dans un procédé narratif nous racontant l’enfance du petit, qui voit son père se suicider, sa belle-mère également, récupérer un Beret rouge d’un artiste japonais ayant fait un voyage à Paris et bien entendu, sa passion dévorante pour le dessin.

La partie de l’adolescence et lorsqu’il devient adulte est moins tragique mais tout aussi absurde. Machisu livre des journaux et travaille dans une imprimerie pour se payer son école d’art, où il doit (enfin on le pousse à) apprendre son art pour devenir, s’accomplir comme un véritable artiste. Mais toujours et encore, le patron de la galerie où il tente de vendre ses toiles lui renvoi à ses chères études soit parce qu’il copie les autres, soit parce qu’il manque d’originalité en peignant des scènes anodines ou des paysages, certes parfait, mais sans aucune touche réellement personnelles.

C’est donc la réflexion sur l’artiste, sur l’art et sur ce qui fait qu’une œuvre est une œuvre d’art et une autre commune. Sujet toujours sensible, souvent éculé et qui, en général, débouche toujours sur une impasse. On verra donc Machisu passer par toutes ses étapes, machinalement, de l’action painting, au surréalisme, de l’auto portrait au paysage parfait, de Picasso à Mondrian sans jamais, du moins dans le film, parvenir à l’expression parfaite de son art puisqu’il s’y prend mal.

Et c’est là ou certains avis peuvent diverger sur Achille et la tortue, notamment le passage où Machisu se retrouve à la morgue en compagnie de sa femme qu’il a réussi à faire devenir aussi obsédée que lui, pour voir le corps de leur fille, devenue prostituée puisque la famille n’a pas les moyens de vivre de l’art du père/époux. Ce passage, qui aussi beau que dramatique, nous montre un Kitano obsédé par sa passion et qui va prendre du rouge à lèvres pour garnir les lèvres de sa fille. Pour être belle, sûrement ? Non, parce qu’ensuite, il veut la peindre de rouge, comme sa belle-mère, morte plus tôt et qui l’avait marqué. Il n’est pas dans le recueillement ni le reste, mais dans la folie de l’artiste, l’obsession, que sa femme lui fera bien remarqué et qui d’ailleurs le quittera après ce passage. L’art est destructeur et autodestructeur. La suite et la fin du film sera sur cette mouvance. Ce passage est donc soumis à interprétation diverses même s’il me semble ici que l’on est dans ce que voulait montrer Kitano. Mais je me trompe peut-être, n’étant pas un spécialiste de monsieur, et n’ayant pas vu tous ses films.

Toujours est-il que ce passage nous permet de voir que ce qui manque à Machisu, c’est l’expression d’une sensibilité, plutôt que de vouloir à tout prix être connu. Il l’était quand il était petit, comme d’ailleurs le suggérera un passage où de ses tableaux de poisson sera disponible, sans qu’il ait touché quoique ce soit, à la galerie. Sa quête de reconnaissance, cette obsession, sera marquée, au final, par la vente d’une canette à 200 000 yens pour un vide grenier, que personne n’achètera bien entendu. Et ca sera le moment où il va fondre en larme, tout de bandelettes vêtus des pieds à la tête, qui ne lui laisse plus qu’un œil (comme la couverture du journal Libération lorsqu’il est venu en touriste en tant qu’invité d’une rétrospective de son travail au Centre Pompidou). C’est à ce moment là, que peut-être, il veut faire comprendre au spectateur la démarche de l’artiste. Il doit être sensible et renvoyer cette sensibilité, comme l’était l’enfant qui peignait la mort de sa belle mère, autant choquant que l’expression d’une douleur
, d’un malaise.

Mais le film ne finit pas mal, alors qu’il devrait. La destruction et l’autodestruction étant les thèmes ici, lorsqu’il se plonge dans la baignoire, lorsqu’il met le feu à une cabane, lorsqu’avec des amis, il assiste à un autre artiste qui percute sciemment un mur en voiture avec de la peinture sur le toit pour constituer un autre tableau. Tous ses éléments sont faits pour donner une réflexion, un brin absurde sur la condition de l’artiste et la quête de l’art.

Au niveau formel, on retrouve toujours un soin du cadrage hallucinant, les plans fixes dont Kitano a le secret, faisant autant un film qu’une scène de pièce de théâtre. Il n’hésite pas à prendre des angles différents, à jouer autant avec les personnages que les points de vue. Il y a toujours un soin esthétique apporté pour ce film comme souvent. Ce qui m’ennuie, par contre, c’est sa présence à l’écran en tant qu’artiste. Se jouer de soi est un exercice périlleux, et on sait, parce qu’il a regard malicieux et brillant, qu’il est un véritable artiste. Et c’est bien le problème, par rapport au deux autres versions plus jeunes de lui qui restent impassibles, sans émotion, et peut-être sans vie. Par rapport au propos du film, peut-être aurait-il fallu un autre acteur, qui renvoi moins au vrai Kitano, même si bien entendu, Achille et la tortue n’est pas une vraie biographie de l’artiste..

Achille et la tortue (Akiresu to kame) de Takeshi Kitano | Scénario de Takeshi Kitano | Photographie de Katsumi Yanagijima | Musique de Yuki Kajiura | Avec Takeshi Kitano, Kanako Higuchi, Yurei Yanagi, Kumiko Asô, Aya Enjôji, Masatô Ibu, Akira Nakao, Takashi Nishina, Nao Omori, Ren Ôsugi | Japon | 2008 | 119 min. | Comédie | Distribué par Océan Films


Le Rédacteur

Dextarian
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Le rédacteur ciné le plus prolifique (et je ne tiens pas à perdre ce titre!)

3 Commentaires


  1. avatar
     
    yume

    Ou alors, Achille court après la tortue car la tortue symbolise un rêve impossible à atteindre.
    Enfin, j’dis ça j’ai pas vu le film…
    Je ne suis pas inconditionnelle de Kitano, j’en ai vu quelques uns, j’aime bien mais ça s’arrête là. On verra si je mets la main sur celui ci.




  2. avatar
     
    Dextarian

    Oui, vu le film, c’est possible aussi, voire même un des directions choisies.





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