Millénium, le film de Niels Arden Oplev
Sortie le 13 mai 2009
Tous ceux qui ont pris le métro ces deux ou trois dernières années ont été témoin du phénomène : de drôles de livres à la couverture noire et rouge, sertie d’une image en médaillon1, qui en ont envahi les moindres recoins, des couloirs aux strapontins. Et pour cause, les trois tomes du suédois Stieg Larsson se sont vendus comme des petits pains dans notre beau pays, avec environ deux millions et demis de lecteurs ; un succès qui ne se limitera évidemment pas à nos frontières, jusqu’à entraîner aujourd’hui l’inévitable adaptation au cinéma, pour le bonheur des fans.
Malheureusement pour l’auteur, décédé d’une crise cardiaque en 2004, peu de temps après avoir remis ses trois premiers tomes à son éditeur – selon la rumeur, la saga aurait été initialement prévue sur dix tomes2 –, ce succès ne sera finalement pas, contrairement à ce qu’il espérait, son assurance vieillesse. Il n’aura même pas le plaisir de voir l’adaptation, par Niels Arden Oplev, de sa trilogie, sobrement intitulée Millénium chez nous3.
Millénium, c’est donc l’histoire d’un journaliste, Mikael Blomkvist, condamné lors d’un procès en diffamation pour des accusations infondées contre l’industriel Hans-Erik Wennerström. Alors qu’il prévoit de se retirer afin d’épargner le journal Millénium dont il est l’un des fondateurs, il est contacté par l’avocat d’Henrik Vanger, une riche et puissante figure de l’industrie suédoise, qui le supplie de retrouver sa nièce, Harriet, disparue dans d’étranges circonstances depuis plus de quarante ans. Il fera rapidement l’objet de menaces de la part des autres membres de cette famille plutôt atypique, et fera la connaissance de Lisbeth Salander, une jeune femme douée d’une intelligence hors du commun, qui va l’aider dans son enquête.
Niels Arden Oplev, entouré de ses scénaristes Nikolaj Arcel et Rasmus Heisterberg reprend donc l’essentiel de l’intrigue, plutôt touffue, du premier tome des aventures de Mikael Blomkvist et Lisbeth Salander. On pouvait craindre à juste titre que le syndrome Da Vinci Code ne se répète : un livre sur-médiatisé, lu par des millions de personnes dans le monde, donnant lieu à de multiples interprétations et fantasmes de lecteurs… débouchant sur l’une des catastrophes cinématographiques les plus remarquables de l’année 2006. Or, force est de constater qu’il n’en est rien et que Millénium est particulièrement réussi, bien qu’évidemment pas exempt de défauts.
On retrouve donc avec plaisir l’univers du livre, cette froideur nordique renforcée par son genre, sorte de polar mâtiné de journalisme, mais aussi critique – fil rouge de la carrière de Stieg Larsson – contre le sexisme en particulier, et le ségrégationnisme en général. Si certaines libertés sont prises dans le scénario par rapport à l’œuvre originale (la relation inhabituelle entre Mikael Blomkvist et Erika Berger, rédactrice en chef de la revue Millénium et amante occasionnelle, n’est que très vaguement suggérée ; les informations sur Hans-Erik Wennerström, d’abord fournies par Henrik Vanger pour convaincre Mikael de travailler pour lui, sont finalement confiées à Mikael par Lisbeth…), ça n’est que pour favoriser le dynamisme d’un film déjà plutôt long (deux heures et vingt minutes), d’autant que l’on reste très loin de la trahison que les fans redoutent et honnissent.
Le seul véritable écueil de ce film tient finalement dans le choix des comédiens chargés d’interpréter ces figures désormais mythiques. Si Noomi Rapace incarne à merveille le personnage de Lisbeth, il n’en va malheureusement pas de même pour le reste du casting et les fans les plus exigeants auront certainement beaucoup de mal à retrouver l’image mentale qu’ils s’étaient faits de leurs héros. À commencer par Mikael, décrit dans le livre comme un quarantenaire séduisant, on aurait volontiers imaginé un Matt Damon quelque peu vieilli. C’est le bouffi Michael Nyqvist qui s’y colle et, si son jeu d’acteur n’est pas à remettre en question, son physique de soûlard rend difficilement crédible le côté « homme à femmes » du personnage qu’il incarne. Idem pour Erika Berger, belle blonde classe, on aurait aimé y voir une Charlize Theron ou une Michelle Pfeiffer jeune, plutôt que Willie Andréason.
Toujours est-il que, hormis ce qui relève finalement d’un détail, le film se révèle être un bien agréable moment à passer. Les acteurs, si l’on fait donc abstraction de leur physique, sont tous impliqués et très justes dans leur rôle et on suit donc l’enquête de nos deux héros avec plaisir. D’autant que Niels Arden Oplev a aussi l’intelligence de ne pas polir la violence du livre pour la rendre plus acceptable, ou pour rendre son film accessible aux plus jeunes. Il va même jusqu’à montrer, sans condescendance ni voyeurisme, ce qui constitue le moment fort du premier tome et conserve par là le propos original de l’auteur de la trilogie, tout en implantant encore davantage le film dans l’univers créé par celui-ci. Il convient donc de savoir que le film peut « heurter la sensibilité des plus jeunes spectateurs » selon l’expression consacrée, ou du moins, des spectateurs les plus sensibles à ce genre de violences.
Agréable surprise que ce Millénium, donc. Il semblerait que la Suède, après l’excellent, bouleversant Morse récemment, revienne en force dans le panorama cinématographique européen et c’est avec plaisir que nous accueillerons leurs films, s’ils sont tous de la trempe de celui-ci. Une tendance que Millénium devrait renforcer, le film ayant d’ores et déjà remboursé le budget alloué à l’adaptation de la trilogie intégrale4. Une nouvelle qui ravira les adeptes de paysages enneigés filmés avec une photographie désaturée à l’aspect gris-bleu.
Les autres devront se contenter du remake américain de Bienvenue chez les Ch’tis.
Millénium, le film (Män som hatar kvinnor) de Niels Arden Oplev | Scénario de Nikolaj Arcel et Rasmus Heisterberg d’après l’oeuvre de Stieg Larsson | Photographie d’Eric Kress | Musique de Jacob Groth | Avec Michael Nyqvist, Noomi Rapace, Lena Endre, Sven-Bertil Taube, Peter Haber, Peter Andersson, Marika Lagercrantz, Ingvar Hirdwall, Bjorn Granath, Ewa Fröling | Danemark et Suède | 2009 | 152 min. | Thriller | Distribué par UGC Distribution | Crédit photographique : UGC Distribution.
- Celle du premier tome rappelant à s’y méprendre la Mercredi campée par Christina Ricci dans La Famille Addams de Barry Sonnenfeld. [↩]
- Un quatrième tome est par ailleurs partiellement écrit et conservé par l’épouse de l’auteur, dans l’attente d’une éventuelle parution, discutée vivement par les différents ayant-droits. [↩]
- Rappelons que le premier tome de la trilogie s’intitulait Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (Män som hatar kvinnor), tout comme le film dans sa version originale. [↩]
- Il faut savoir que si le premier film est dédié aux salles obscures, les deux autres tomes sont prévus sous la forme d’une mini série télévisée de six épisodes de quatre-vingt-dix minutes. Toutefois, le succès du premier film pourrait bien pousser les producteurs suédois à sortir les deux autres au cinéma, moyennant un remontage. [↩]






































